13/02/2026


L’empreinte unique de l’agriculture sur la commune : paysages, mémoires et mutations

Une matrice rurale ancrée dans le temps

L’empreinte de l’agriculture sur le territoire communal de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier – mais aussi partout en Savoie – frappe le regard aussitôt l’arrivée : reliefs modelés, rangées de vignes ondulant sur les pentes, vergers dispersés, haies témoignant d’un passé paysan encore bien vivant. Loin d’être un fond de décor ou une activité périphérique, l’agriculture a, depuis des siècles, été la matrice autour de laquelle tout s’est organisé : les hameaux, les chemins, l’économie, et même le tissu social du village.

Ce n’est pas un hasard si, dès le Moyen-Âge, Coise-Saint-Jean s’établit entre coteaux et vallées : la déclivité favorise la polyculture, tandis que les fonds de vallée, plus humides, accueillaient prés et pâturages pour le bétail. L’Institut national d’études démographiques rapporte que jusqu’au début du XXe siècle, plus de 70% de la population vivait directement de la terre (INED).

Organisation agraire et découpage du territoire

Le cadastre et la répartition des cultures

Les parcelles communales – longtemps morcelées selon la coutume du partage égalitaire entre héritiers – dessinent encore aujourd’hui un lézardage caractéristique sur les cartes : des bandes étroites, alignées perpendiculairement aux courbes de niveau, permettant à chaque famille d’avoir un accès à différents types de sols (vigne, pré, champs). On retrouve cette logique dans le cadastre napoléonien de 1826, consultable aux archives départementales de Chambéry, où chaque section porte encore les traces de cette mosaïque agricole.

  • Les vignobles en côteaux (Jacquère, Mondeuse) sur les versants sud et sud-ouest
  • Les vergers d’abricotiers, noyers et pommiers, souvent à mi-pente
  • Les prairies naturelles et cultures céréalières (blé, seigle, orge) dans la plaine

Ce mode de répartition, dicté par la nécessité de diversifier les ressources face aux aléas climatiques et économiques, a structuré non seulement le paysage, mais aussi le pas des chemins, l’orientation des maisons et l’emplacement des fontaines et lavoirs.

Un maillage de hameaux et de chemins ruraux

Le développement du village s’est articulé autour des exploitations et des besoins agricoles. Les hameaux se sont fixés à distance raisonnable les uns des autres afin de préserver l’accès aux terres arables tout en restant groupés pour la convivialité et la sécurité – un héritage encore lisible aujourd’hui dans la toponymie et l’urbanisme local.

Les chemins communaux, souvent issus d’anciens charrois, étaient d’abord conçus pour relier les fermes, guider les troupeaux et transporter la récolte vers les greniers : cette voirie rurale, encore largement présente aujourd’hui (près de 40 km de voies agricoles recensées sur la commune selon la mairie de Coise-Saint-Jean), a contribué à la structuration fine de l’espace local.

Paysages : l’agriculture comme sculpteur

Une mosaïque façonnée par la main humaine

Au fil des siècles, la main de l’homme a modifié la nature brute, sculptant prairies, vignes en terrasses, murets de pierres sèches. Jusqu’au XXe siècle, chaque saison rythmait le paysage :

  • Printemps : les labours, la plantation de la vigne, la taille des arbres fruitiers
  • Été : les fenaisons, les moissons, la montée à l’alpage
  • Automne : la récolte des pommes, raisins, noix et le pressurage
  • Hiver : le boisage, les soins au bétail, les veillées hivernales au coin du feu

Chaque activité laissait sa marque visible : charrettes pleines, meules de foin, couleurs changeantes des cultures et odeur de moût flottant devant les caves. Cet enchevêtrement de pratiques saisonnières a créé une mosaïque visuelle qui fait la richesse du terroir savoyard.

Le rôle de la vigne, du marais et de la prairie

La présence de la vigne, omniprésente dès le XVIe siècle à Coise-Saint-Jean et dans toute la Combe de Savoie, a profondément marqué le territoire. Selon les statistiques de l’INAO, la Savoie compte aujourd’hui 2 100 hectares de vignoble, dont près de 200 dans la seule Combe de Savoie (INAO). Ici, la vigne a modelé les coteaux, organisé l’espace et inspiré la toponymie : “Aux Vignes”, “Chemin du Pressoir”, etc.

À proximité, les prairies humides, souvent marécageuses (notamment vers l’Isère et le Gelon), autrefois pâturées ou fanées au long de l’été, ont longtemps nourri un petit élevage mixte, tandis que la prairie sèche de coteau permettait la culture de céréales rustiques comme le seigle – base alimentaire traditionnelle.

Aujourd’hui encore, ces paysages agraires expliquent la richesse de la biodiversité locale : plus de 500 espèces végétales recensées entre marais et côteaux selon le Conservatoire d’Espaces Naturels de Savoie (CEN Savoie).

Transformation de la société et adaptation agricole

Du tout agricole à la diversification économique

Dès les années 1950, le modèle autosuffisant cède face à la modernisation : mécanisation, remembrement et sortie de l’agriculture vivrière. Selon l’INSEE, la population agricole savoyarde a chuté de 70% entre 1954 et 2018, et la commune de Coise-Saint-Jean a suivi le mouvement, passant de près de 90 exploitations agricoles dans les années 1930 à moins de 15 aujourd’hui (INSEE).

  • Remembrement : agrandissement des parcelles, simplification du parcellaire, disparition de nombreuses haies bocagères
  • Mécanisation : introduction du tracteur dès les années 1960, multiplication des hangars agricoles, mutation rapide du bâti rural
  • Emploi : une grande partie de la population a progressivement cherché du travail hors du secteur agricole, dans le bâtiment, le commerce ou l’industrie de la vallée

La fermeture de certains espaces (forêts autrefois pâturées, jachères) a modifié durablement l’aspect du territoire, mais on assiste aussi à une revivification de la polyculture, notamment sous la pression de l’agriculture biologique ou des circuits courts portés par des jeunes exploitants (Ministère de l’Agriculture).

Le retour du local et des initiatives citoyennes

L’intérêt pour les “petites productions” refait surface : amap, fromageries artisanales, maraîchage diversifié ou défrichage des clos abandonnés au profit de l’apiculture et des plantes aromatiques. En Savoie, entre 2010 et 2020, le nombre d’exploitations bio a augmenté de près de 75%, et sur le territoire communal plusieurs jeunes familles reprennent ou réinventent le métier, renouant avec les circuits de vente directe (Eleveurs et marchés de Savoie).

Cette dynamique a également stimulé la création d’événements locaux (marchés paysans, fêtes de la Saint-Vincent, portes ouvertes de fermes) qui tissent des liens entre territoires, redonnant à l’agriculture sa dimension fédératrice et culturelle.

Patrimoine bâti et immatériel, fruit du monde rural

L’agriculture ne s’est pas seulement gravée dans les paysages : elle a inspiré la construction du patrimoine bâti – granges, pressoirs, fours à pain et lavoirs. En Savoie, plus de 2/3 des bâtiments du XIXe siècle à usage agricole (fours, granges, écuries) subsistent, voire sont aujourd’hui reconvertis en habitat ou en lieux de mémoire (Patrimoines de Savoie).

  • Les granges-étables traditionnelles alignées en fond de vallée
  • Les pressoirs et caves semi-enterrées, souvent ouverts lors des vendanges
  • Les fours à pain collectifs, dont plusieurs remontent au XVIIIe siècle

À tout cela s’ajoute la mémoire vivante : proverbes, chants, outils et gestes transmis de génération en génération, ou encore techniques ancestrales qui font l’objet, aujourd’hui, d’ateliers pédagogiques ou de visites pour le jeune public à Coise et dans la Combe de Savoie.

Un territoire en mouvement : entre héritage et renouveau

Observer le territoire communal à travers la lunette de l’agriculture, c’est comprendre bien plus qu’une économie ou un paysage : c’est lire une histoire multiséculaire de solidarités, d’inventivité et de défis. Le village a su puiser dans son passé pour se réinventer face aux défis de la modernité et à la nécessaire préservation des espaces agricoles, alors que l’urbanisation grignote les terres nourricières.

Aujourd’hui, initiatives locales et mutations s’entrecroisent : circuits courts, retour à la polyculture, valorisation du patrimoine, tourisme doux et éducation à l’environnement. L’agriculture n’est plus simplement un héritage, mais un levier d’avenir – pour l’alimentation, l’écologie et la cohésion du territoire communal, reflet vivant de la Savoie qui s’invente chaque jour.

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