25/11/2025


Sous le pas des siècles : les anciens chemins de Coise-Saint-Jean sur les plans cadastraux

Marcher dans les pas du passé : le cadastre napoléonien et ses révélations

Le terme « cadastre » évoque d’emblée l’ordre administratif et la rigueur fiscale. Mais pour qui y regarde de plus près, le cadastre dit « napoléonien », mis en place en Savoie dès 1823 après l’annexion par la France, est aussi un carnet de souvenirs collectifs. Dans la commune de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, les feuilles de ces plans révèlent un maillage dense de « chemins », « sentiers communaux », « routes du sel », parfois disparus de la carte actuelle.

Les plans originaux, conservés aux Archives départementales de la Savoie (archives.savoie.fr), distinguent plusieurs catégories :

  • Chemins royaux ou impériaux : l’équivalent de nos départementales actuelles, grandes artères reliant les agglomérations.
  • Chemins vicinaux : dédiés à la desserte des villages, crêtes et hameaux.
  • Sentiers ruraux : souvent tracés à la main, ils témoignent de l’usage agricole, pastoral ou religieux.

À Coise-Saint-Jean, au moins 21 chemins ou sentiers d’importance locale figurent sur le plan cadastral des années 1820-1840, plusieurs ayant aujourd’hui disparu ou changé de statut.

Les anciens chemins identifiables aujourd’hui

1. La route « de la Combe » : artère commerciale et saisonnière

Autrefois, ce chemin reliait la vallée de l’Isère à la Maurienne en contournant les Pieds-Gauthier. Sur le cadastre de 1832, il est désigné comme Route de la Combe : un axe emprunté par muletiers, marchands de vin et parfois contrebandiers, notamment lors du commerce du sel. Les vestiges du tracé, bordés de vieux noyers et d’anciens murets, marquent encore le paysage au sud du village, bien qu’une partie soit privatisée ou recouverte par des cultures.

2. Les sentiers communaux du hameau de Servolex à la Chapelle Saint-Jean

Avant la généralisation de la route goudronnée d’aujourd’hui, une succession de sentes reliait le hameau de Servolex, aujourd’hui modeste regroupement d’une dizaine de fermes, à la Chapelle Saint-Jean et au chef-lieu. Ces sentiers permettaient, entre autres, l’accès au four à pain communal et à l’une des rares sources pérennes de la commune. Discontinus, certains sont toujours repérables grâce aux toponymes anciens comme La Basse ou Les Prés-Verts.

3. Les vieux chemins des vignes

La culture de la vigne est attestée à Coise-Saint-Jean dès le Moyen Âge : 27 hectares de vignes sont recensés en 1837 (source : relevés cadastraux 1837). Les chemins d’exploitation sont jalonnés de croix, de bornes et de passages étroits, souvent appelés localement « voyaux ». Si ces passages existent encore, souvent envahis par la végétation, ils témoignent d’une économie rurale centrée sur la petite propriété et l’entraide paysanne.

Chemins oubliés, noms perdus

Ce que racontent les vieilles cartes, ce ne sont pas seulement des trajets mais des vies collectives. De nombreux anciens chemins ne sont plus visibles qu’en pointillés sur le cadastre, souvent signalés par des noms disparus :

  • Chemin de la Grotte : reliait autrefois les faubourgs au site d’une ancienne caverne, lieu de légendes locales, aujourd’hui embroussaillé.
  • Sentier du Plan Baron : un détour agricole, utilisé pour rejoindre les prés communaux, aujourd’hui méconnu des plus jeunes, mais encore bien présent dans la mémoire orale.
  • Carrière du Rocher : ce n’était pas un chemin de balade, mais l’accès aux anciennes pierres à bâtir, visible au nord-ouest du village sur le cadastre de 1838.

L’usage de ces voies se retrouve parfois dans les récits de transmission orale : on racontait, encore en 1954, qu’un certain curé Mermillod les parcourait à vélo pour visiter les paroissiens isolés (source : témoignages oraux collectés par la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 1980).

Quels chemins existent toujours ? Parcours actuels et chemins fantômes

Moins de la moitié des tracés anciens répertoriés sur les plans cadastraux sont aujourd’hui accessibles au public ou aisément identifiables :

  • Chemin du Vieux Moulin : toujours visible, il relie la rivière Gelon à l’ancienne meunerie (bâtiment du XVIIIe siècle en ruine, cf. Inventaire du Patrimoine Savoie, 2002).
  • Chemin des Coteaux : aujourd’hui sentier de randonnée balisé (savoie-mont-blanc.com), il suit pourtant fidèlement le tracé du cadastre napoléonien.
  • Chemin de la Raye : partiellement disparu sous la modernisation des propriétés agricoles, il se devine entre les haies vieillissantes.

En revanche, près d’une dizaine de chemins anciens, notés sur les feuilles XIXe siècle (source), n’ont plus d’équivalent contemporain. Soit ils ont été « mangés » par les lotissements, soit rendus inutiles par la mécanisation agricole et la concentration foncière.

La toponymie : mémoire des anciens chemins

On sous-estime parfois l’importance des noms de lieux attribués aux chemins et sentiers. Pourtant, à Coise-Saint-Jean, la toponymie reflète toute une histoire : chaque « voie », « ruelle », « pré » ou « combe » renvoie à une époque ou à une fonction particulière.

Nom cadastral ancien Traduction actuelle / usage Signe distinctif
Chemin du Crêt-des-Moines Sentier de randonnée Traverse des vignes en terrasses, vue sur vallée
Chemin du Four Banal Rue du Four, hameau de Servolex Ancien four conservé, point de rencontre villageois
Sentier de la Vierge Chemin communal Statue mariale, halte de processions

Des noms qui, même s’ils ne sont plus mentionnés à voix haute, imprègnent la mémoire locale. Le cadastre, en leur donnant une matérialité, sert de caisse de résonance à la petite histoire du village.

Pourquoi ces chemins disparaissent-ils ?

Derrière la disparition de ces anciens tracés, plusieurs facteurs se croisent :

  1. L’exode rural : En 1872, Coise-Saint-Jean comptait près de 820 habitants (donnée INSEE). La chute démographique au XXe siècle a réduit l’entretien des sentiers agricoles.
  2. La mécanisation agricole : Après 1950, le remembrement et l’élargissement des parcelles ont effacé nombre de sentes étroites et passages entre les haies.
  3. L’urbanisation diffuse : Depuis les années 1990, plusieurs chemins – dont le Chemin du Château – se sont retrouvés enclavés au sein de propriétés privées ou requalifiés en voies d’accès automobile.
  4. L’abandon des usages mixtes : Les itinéraires reliant fours, lavoirs, moulins, ont perdu leur sens avec la modernisation des équipements domestiques et agricoles.

Une carte interactive, réalisée en 2020 par la commune et le Pays d’Albertville, montre que seulement 35 % du réseau cadastral ancien coïncide avec le maillage routier et piéton actuel (source plans).

Des sentiers à redécouvrir : enjeux et perspectives

Si le passé change de visage, il ne s’efface jamais complètement. Aujourd’hui, redécouvrir ces sentiers anciens a plusieurs vertus :

  • Patrimoine paysager : Remettre au jour un ancien chemin, c’est renouer avec un paysage façonné par des générations.
  • Cohésion villageoise : Les marches organisées sur les anciennes voies sont des occasions de transmission intergénérationnelle.
  • Tourisme responsable : Proposer des itinéraires « hors des sentiers battus » favorise un tourisme doux et respectueux de la ruralité.

Certaines associations locales militent pour la remise en état de tronçons oubliés, notamment autour de la Chapelle Saint-Jean et des anciens moulins. Les actualités municipales évoquent d’ailleurs le projet de « chemin des écoliers », initiative qui consisterait à jalonner, baliser puis raconter les sentes utilisées par les enfants du village jusqu’aux années 1950.

Des sillons d’histoire à arpenter

Les plans cadastraux de Coise-Saint-Jean sont bien plus qu’un héritage administratif : ils forment un récit à plusieurs entrées, fait de tracés anciens, de noms attachés à la terre, de passages effacés mais jamais tout à fait oubliés. Chacun de ces chemins, qu’il subsiste sous la forme d’un talus moussu ou d’un tracé sur un plan, parle à la mémoire collective : il invite à arpenter, un œil attentif aux détails, la Savoie vivante de toutes ses saisons.

Pour découvrir ces chemins ou simplement en reconnaître quelques pans lors d’une balade, un détour par les Archives départementales ou par les sentiers balisés de la commune vous offrira sans doute un souffle du passé… avec, en prime, quelques histoires à raconter au retour.

Sources principales : Plans cadastraux 1823-1838 et cartes IGN, Archives départementales de la Savoie, Inventaire du Patrimoine Savoie, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, INSEE.

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