17/02/2026


Sur les traces des moulins, pressoirs et ateliers anciens en Savoie : un patrimoine qui vibre encore

Un paysage modelé par l’eau, la vigne et la main de l’homme

Dans les vallons de la Combe de Savoie, entre plaines fertiles, vignes escarpées et pentes forestières, l’eau a longtemps été la grande architecte du paysage. Si le regard d’aujourd’hui se perd souvent dans la beauté apaisante des cours d’eau ou des vieilles maisons de pierre, il faut parfois oser pousser la porte d’un chemin ou simplement lever la tête : là, accrochés à une berge, à demi cachés derrière un saule ou engoncés dans la végétation, se nichent encore d’anciens moulins, pressoirs et ateliers du passé.

À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier et dans son piémont, ces petites architectures racontent, bien plus que des techniques ou des métiers oubliés, une façon d’habiter, de produire, de s’organiser collectivement qui a durablement marqué le territoire. Ce patrimoine, modeste mais vivant, mérite une halte attentive, une promenade curieuse, car il fait le lien entre les terroirs d’hier et les ambitions locales d’aujourd’hui.

Pourquoi tant de moulins et de pressoirs en Savoie et autour de Coise ?

Le Rhône, l’Isère et leurs affluents dessinent depuis des siècles le tissu vivant de la Savoie. Si les moulins à eau fleurirent partout en France, leur concentration dans les vallées alpines s’explique par :

  • La force hydraulique naturellement disponible : torrents, ruisseaux, lacs alimentés par la fonte des neiges donnaient une énergie régulière et puissante.
  • Des terres agricoles nombreuses : céréales (blé, seigle), noix, fruits, puis vigne, s’épanouissaient sur les coteaux bien exposés, justifiant la multiplication des moulins et pressoirs à vin ou à huile.
  • L’ingéniosité et l’autonomie locale : la relative "fermeture" géographique durant l’hiver obligeait à transformer sur place : farine, huile, pain, vins, outils artisanaux.

Les recensements du 19ᵉ siècle évoquent, pour le simple canton de Montmélian voisin, plus de 70 moulins en activité simultanément avant 1850 (Source : Archives départementales de Savoie). Une densité qui témoigne de la vitalité communautaire de la région et de son adaptation à la topographie locale : chaque hameau ou presque possédait le sien, souvent complété d’un four ou d’un pressoir communal.

Moulins encore visibles autour de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Moulin du Thovex (Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier)

  • Emplacement : Sur le ruisseau du Thovex, à la sortie sud du village.
  • Historique : Déjà signalé sur la Mappe Sarde (1730), ce moulin à farine servit plusieurs familles du hameau jusqu’à l’après-guerre.
  • Vestiges : Le bâti principal, aujourd’hui propriété privée, conserve la trame en pierre, les ouvertures d’origine et, dans l’annexe, un pan de la roue à aubes restaurée.
  • À savoir : Visibles depuis le chemin rural ; en mai, la végétation dégage la vue sur le canal d’amenée (“bief”).

Les moulins de la Bialle (Saint-Pierre-d’Albigny)

  • Emplacement : Sur le torrent de la Bialle, en fond de vallée, à 10 minutes à vélo de Coise.
  • Particularités : Ensemble de moulins, scieries et ateliers de tournerie, installés dès le Moyen Âge.
  • Faits marquants : La présence de plusieurs canaux permettait d’alimenter successivement jusqu’à 7 moulins, dont deux pour la farine et les autres pour la fabrication d’outils et de poteries.
  • Vestiges accessibles : La scierie hydraulique, avec une roue restaurée en 2007 par une association locale, se visite ponctuellement lors des Journées du Patrimoine.
  • Sources : Plan du cadastre napoléonien, Association des Amis du Patrimoine de la Bialle.

Moulin du moulin Neuf (Chamousset)

  • Emplacement : Au bord de l’Isère, en aval du pont actuel de Chamousset.
  • Utilité passée : Moulin à blé et à seigle, agrandi au 19ᵉ siècle pour moudre également des graines oléagineuses locales (colza, navette).
  • Caractéristiques : Son architecture utilitaire – robuste, voûtée, étayée contre les crues – rappelle l’importance de la maîtrise de l’eau dans ce secteur inondable.
  • Anecdote : Il fut brièvement transformé, lors de la crise du phylloxéra dans les vignes (1880-1900), en atelier d’extraction pour la fabrication de farine de glands, ressource de disette !
  • Visite : Les ruines sont visibles depuis le “sentier des moulins” balisé le long de la rive iséroise.

Pressoirs à vin et à huile : témoins de l’âge d’or viticole de la Combe

La présence de pressoirs dans la région est indissociable de l’histoire viticole et arboricole de la Savoie. Le village de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier et ses environs possèdent une tradition pluriséculaire de vignobles – cépages Jacquère et Mondeuse – mais aussi de culture de la noix, autrefois grande affaire locale.

Pressoir communal de Coise (ancien pressoir du Four banal)

  • Emplacement : Place du village, accolé à l’ancien four à pain.
  • Description : Grand pressoir à vis de bois (début XIXᵉ siècle), abrité dans une bâtisse en galets et pisé typique. Jadis utilisé pour la vinification de petits propriétaires, il servait également, après les vendanges, au pressage des noix pour l’huile.
  • Anecdote : Il était coutume, lors des premières gelées d’automne, d’organiser une “nuit du pressoir”, occasion de fête mêlant villageois et travailleurs saisonniers (“bessonniers” selon le parler local).
  • État actuel : L’édifice est visible de l’extérieur ; quelques outils anciens sont exposés aux abords lors de la Fête du Patrimoine Rural chaque septembre.

Pressoir de la famille Lachat (Saint-Pierre-d’Albigny)

  • Spécificité : Pressoir à levier horizontal, typique de la région, aujourd’hui restauré et intégré à l’Écomusée du Val Gelon.
  • Utilisation : Longtemps utilisé “à façon”, pour des vignerons voisins, ce pressoir pouvait traiter jusqu’à 1,2 tonne de raisins par journée de pressurage (source : témoignage de la famille Lachat, recueilli en 2018).
  • À découvrir : Le pressoir fonctionne encore lors de démonstrations organisées par l’écomusée, rendez-vous incontournable pour écouter les récits d’anciens vignerons (voir www.ecovalgelon.com).

Les ateliers artisanaux et petites usines : scieries, tourneries, forges…

Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, la Savoie ne se résumait pas à ses saisons agricoles. Les forêts environnantes fournissaient la matière première d’une ribambelle d’ateliers, dont certains bâtiments ont survécu, parfois réinventés.

  • Scierie hydraulique de Montendry :
    • Située sur le Gelon, cette scierie mise en service en 1824 a longtemps employé des ouvriers saisonniers : elle produisait des madriers de hêtre et de noyer, exportés vers Chambéry et Albertville. Le bâtiment de pierre, la fosse à sciage et la roue, restaurée en 2015, sont visibles lors de visites guidées (voir agenda de la commune de Montendry).
  • Forges du Châtelard :
    • Plus discrètes mais actives jusque dans les années 1950, ces forges installées côté hameau de Saint-Laurent-de-la-Côte utilisaient une roue à augets pour actionner marteaux et meules. Le site, privé, a conservé son canal et des vestiges de charbonnières jadis utilisées pour le bois de chauffage.
  • Ateliers de tournerie de Sainte-Hélène-du-Lac :
    • Dans la vallée du Gelon, le secteur conserve plusieurs anciennes tourneries spécialisées dans la fabrication de manches d’outils et de petits objets en buis ou en frêne. Les bâtiments, en briques et pierres, sont aujourd’hui transformés en habitations mais certains détails industriels (cheminées, rails d’atelier) demeurent.

La mémoire de ces petits ateliers perdure grâce à des collectifs tels que “Sauvegarde des Moulins et du Patrimoine rural en Savoie” (www.moulins-eau.fr), qui recensent, protègent voire restaurent ce patrimoine. Le Conseil départemental de la Savoie propose aussi des fiches détaillées par commune sur son site (www.savoie.fr), très utiles pour préparer une balade.

Comment les découvrir aujourd’hui ? Conseils et démarches

  • Sentiers balisés : Plusieurs boucles de randonnée intègrent la visite extérieure de ces édifices (cf. “Sentier des Moulins” à Chamousset, boucle “Villages et rivières” depuis Coise).
  • Journées du Patrimoine (mi-septembre) : De nombreux moulins et pressoirs ouvrent alors leurs portes pour des visites guidées riches en anecdotes. Les petits musées locaux (Val Gelon, St Pierre-d’Albigny) organisent souvent des ateliers-dégustation sur ce thème.
  • Itinéraires familiaux : Les brocantes et fêtes villageoises de printemps et été (greniers, foire aux outils d’antan à St-Jean-de-la-Porte) exposent parfois, en extérieur, vieux outils, pressoirs démontés et affiches anciennes sur ces métiers.
  • Respect du patrimoine privé : Beaucoup de moulins sont intégrés à des propriétés privées. Il convient de les admirer depuis la voie publique et de se renseigner localement pour les visites (certaines familles sont ravies de partager leurs souvenirs lors de rencontres informelles !).
  • Sources complémentaires : Outre les ouvrages spécialisés (cf. “Les moulins de Savoie”, Dominique Faure, Ed. La Fontaine de Siloé), n’hésitez pas à consulter le site de la Fédération des Associations de sauvegarde des Moulins (www.fdmf.fr).

Un patrimoine fragile, un lien précieux à la modernité

Les anciens moulins, pressoirs et ateliers de la vallée de Coise et de la Combe de Savoie sont loin d’être de simples “reliques” pittoresques. Ils témoignent, dans leur modestie souvent discrète, d’un art de vivre collectif, d’inventions techniques locales et d’une économie circulaire, presque sans déchet bien avant l’heure.

Face aux défis modernes (urbanisation, effacement des ruisseaux, oubli progressif de certains savoir-faire), la préservation et la mise en valeur de ce patrimoine n’est pas une nostalgie, mais bien un socle fertile pour imaginer les circuits-courts, l’écotourisme, l’éducation au paysage et au terroir savoyard de demain. Observer un vieux moulin, marcher jusqu’à un pressoir enfoui dans la vigne, ce n’est pas seulement “visiter” : c’est renouer un lien d’usage, humble mais fondateur, entre l’eau, la terre, et les rêveurs-ouvriers d’hier et d’aujourd’hui.

Bonnes balades à tous, et belle découverte de ces témoins silencieux qui veillent encore sur nos vallées !

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