03/01/2026


Lumière sur la nuit savoyarde : l’étonnant récit de l’arrivée de l’électricité à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Avant la fée électricité : le village plongé dans la pénombre

À imaginer Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier aujourd’hui, avec ses ruelles paisibles, son clocher fier et ses fermes illuminées à la tombée du soir, difficile de retrouver le noir dense qui, il y a à peine un siècle, enveloppait chaque foyer dès le coucher du soleil. Jusqu’aux années 1920, l’énergie électrique était un luxe réservé aux villes, et la Savoie rurale vivait au rythme de la bougie et de la lampe à pétrole (Source : Archives départementales de la Savoie).

La lumière du jour dictait alors tout : auberges s’éteignant tôt, veillées à la lueur tremblotante, ouvrages ménagers réalisés aux premières (et dernières) clartés… et dans la rue, l’obscurité, souvent percée du halo rare d’une lanterne. Dans ces conditions, chaque tâche, du soin des bêtes au filage du linge, demandait patience, organisation et parfois un peu de bravoure.

L’arrivée de l’électricité : contexte et chronologie locale

L’électrification du monde rural français débute véritablement après la Première Guerre mondiale, portée par la volonté de modernisation et le soutien du Plan Monnet. Mais pour la Savoie, et la petite commune de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, il faudra attendre la décennie suivante pour assister aux premiers branchements électriques. D’après les rapports de conseil municipal (archives consultables en mairie), les premiers débats sur le raccordement au réseau remontent à 1927.

  • 1927 : Premiers échanges avec la Régie intercommunale d’électricité de la vallée de l’Isère. L’enjeu : obtenir un raccordement raisonné et négocier le coût avec les fermes, encore dispersées.
  • 1932 : Pose du premier transformateur à proximité de l’église et de la mairie, cœur névralgique du village.
  • 1933 : Mise en service effective de l’éclairage public et premiers abonnements domestiques.

Pour beaucoup, ce basculement éclaire plus qu’un chemin : il dessine la migration vers la modernité que connaissait à petit pas le monde rural.

Des anecdotes authentiques : nuit blanche et robes blanches

Parmi les récits transmis par les anciens et lus dans les journaux locaux d’époque (Le Dauphiné Libéré, éditions historiques), une scène ressort, joyeusement commentée lors des rassemblements du village.

Lorsque la première ampoule publique fut allumée en novembre 1933, la population fut invitée à une inauguration aussi simple que mémorable. Les enfants, surtout, attendaient avec impatience ce moment improbable où la nuit serait vaincue d’une simple pression de l’interrupteur. On raconte que le maire, un notable à l’âme progressiste, prononça ce soir-là un petit discours à la lumière nouvelle, avant qu’un silence admiratif ne précède un véritable éclat de joie collectif.

  • La première nuit blanche : Certains enfants, stupéfaits, refusèrent d’aller dormir. Leurs parents racontèrent qu’ils restèrent de longues heures à contempler la rue métamorphosée, fascinés par la lumière stable et la possibilité de lire… jusque tard.
  • Des robes blanches dans la nuit : Quelques jours après, on évoque une veillée où les jeunes filles du village, curieuses et amusées, organisèrent spontanément une “farandole lumineuse” dans la grande rue, admirant la révélation de leurs habits clairs sous la lumière électrique – le blanc éclatant à la place du gris de l’huile de lampe.
  • L’étonnement des animaux : Les plus anciens évoquent aussi le trouble du bétail : certaines vaches, déroutées par cette luminosité inédite venue percer la nuit de l’étable, durent être rassurées à la voix douce des fermiers.

Un journal savoyard relata un trait d’humour local : “Depuis qu’on voit clair, plus question de tricher à la belote chez le cousin !”, signe que l’électricité, dès ses débuts, changeait plusieurs aspects de la sociabilité villageoise.

Quels bouleversements au quotidien ?

Le passage à l’électricité ne fut pas qu’un gadget : il révolutionna d’abord le temps et la manière de vivre, de travailler, de se rencontrer. À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, comme ailleurs, cela s’est d’abord vu dans les gestes simples :

  • Allongement des journées actives : Davantage de temps pour les veillées collectives, la lecture, la couture, le tricot, ou plus tard l’écoute de la TSF (ancêtre de la radio).
  • Travail facilité : L’installation progressive de moteurs électriques allégea certains labeurs, du broyage du grain à l’arrosage, changeant le rapport au corps et à la fatigue.
  • Renaissance de la vie associative : Les sociétés locales pouvaient désormais organiser répétitions théâtrales, réunions syndicales ou bal populaire après le couvre-feu naturel de la nuit.

Selon l’ouvrage “La Savoie et la modernité rurale : 1900-1960” de René Pourchet, on constate qu’entre 1932 et 1940, le nombre d’établissements raccordés à l’électricité passe de moins de 10% à près de 60% dans les communes rurales du département, ce qui inclut bien sûr Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier. C’est une mutation rapide, comparaison faite à l’inertie des décennies précédentes.

Année Proportion de foyers raccordés à l’électricité (Savoie rurale)
1932 9 %
1936 38 %
1940 57 %

Réactions, résistances et anecdotes secondaires

Comme partout, la modernité ne fait pas toujours consensus. Plusieurs familles, prudentes ou effrayées par le coût et la nouveauté, tardèrent à faire installer l’électricité. On relève dans les archives communales du premier trimestre 1934 plusieurs courriers où des habitants demandent à “attendre l’année prochaine”, “voir si la lumière tient ses promesses” ou “ne pas effrayer les anciens”.

La venue des installateurs – souvent des gens du dehors, artisans d’Albertville ou de Chambéry – créa son lot de discussions : on les regardait, les jours de travaux, poser poteaux et câbles, mêlés aux conversations sur l’avenir du village, parfois sur un ton inquiet, mais bien souvent curieux.

  • Certains notaires et prêtres furent parmi les premiers équipés, par nécessité de lire et travailler tard le soir.
  • À l’opposé, “il y aura toujours des lampes à pétrole dans le grenier, au cas où”, plaisantait-on dans une famille, témoignant d’une prudence toute savoyarde face à la technologie.

La lumière aujourd’hui : héritières de cette révolution

Marcher dans Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier un soir d’hiver, c’est percevoir ce que cette arrivée de l’électricité a bouleversé. Les enfants jouent sur la place, les vitres laissent échapper des halos chauds. Dans les caves, la lumière, désormais banale, accompagne chaque geste. Pourtant, l’histoire de son arrivée reste gravée dans les mémoires.

Des anecdotes ressurgissent à chaque veillée de la Saint-Jean, quand, sous les lampions modernes, une vieille dame sourit et évoque ce soir lointain d’une nuit soudain devenue claire. On rappellera que la modernité n’a jamais totalement effacé les habitudes d’autrefois, elle les a juste éclairées d’un jour nouveau.

À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, la lumière électrique a été plus qu’un progrès technique : elle fut une métamorphose douce, une ouverture vers demain, et le prétexte à des histoires qui, aujourd’hui encore, allument les regards.

Sources principales utilisées : Archives départementales de la Savoie, Mairie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, “La Savoie et la modernité rurale : 1900-1960” de René Pourchet, Le Dauphiné Libéré – éditions historiques.

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