11/03/2026


Dans les pas du passé rural : patrimoine bâti et mémoire agricole à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Une géographie attachée à la terre : comprendre le contexte rural de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Avant de s’arrêter devant les portes massives ou les galetas fleuris, il faut rappeler l’évidence : Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier est un territoire façonné par la polyculture, l’élevage et la vigne depuis le Moyen Âge. Niché entre 270 et 400 mètres d’altitude, à la charnière des Préalpes et du piémont savoyard, le village prospère dès l’Ancien Régime grâce à des terres variées (Source : INSEE, Base Mérimée).

L’histoire agricole de la commune suit la courbe des saisons et l’évolution de l’agronomie : céréales, tabac, pommes, puis le vignoble, qui couvrira jusqu’à 90 hectares à la fin du XIXe siècle (Source : Cadastre napoléonien, Archives Savoie). L’élevage bovin et la production laitière accompagneront cette histoire, chaque usage laissant sa trace dans le bâti.

La grange savoyarde, pilier d’un village paysan

Entre utilité et singularité architecturale

La grange – ou “grange-étable” – reste l’un des marqueurs les plus lisibles du passé agricole local. À Coise, elles élèvent leur façade souvent orientée plein sud, munie de larges portes en bois, signe d’une ruralité tournée vers la conservation et la mise à l’abri des récoltes, du foin et du bétail. Les murs sont assemblés en pierres locales — gneiss ou galets du Gelon —, enduits de chaux, parfois ornés d’un occulus ou d’une petite niche votive.

On distingue ici deux modèles :

  • La grange isolée en plaine : placée entre deux parcelles de cultures, elle sert avant tout à entreposer le matériel agricole et les récoltes. À la fin du XIXe siècle, la commune en compte plus de 40, d’après le cadastre de 1887.
  • La grange attenante à la ferme : mélange maison d’habitation et étables, séparées par un mur central épais. Ce dispositif témoigne de la vie “sous le même toit” entre paysan, bête et réserve, jusqu’à l’introduction progressive de l’électricité puis du tracteur.

Ce qui frappe, c’est la taille généreuse des charpentes et la présence quasi systématique du “grenier haut” (galeta). Celui-ci, bien ventilé, permettait de conserver le blé ou le maïs à l'abri de l’humidité et des rongeurs, mais était aussi un terrain de jeux pour les enfants du village, à en croire les souvenirs oraux recueillis pendant l’opération de l’Inventaire de la Région Auvergne-Rhône-Alpes (2017).

Les maisons de vignerons : mémoire des vignobles disparus

Une organisation typique autour du pressoir

Moins imposantes qu’à Apremont ou Chignin, les maisons de vignerons de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier n’en restent pas moins emblématiques. Elles témoignent d’un temps où le Gelon et les coteaux accueillaient des rangs serrés de jacquère et de gamay — on recense encore aujourd’hui près de 40 hectares exploités autour du village, loin toutefois du siècle précédent où le vin local partait à Chambéry et Albertville (Source : Chambre d’agriculture Savoie, 2021).

Leur plan est quasi immuable :

  • Un rez-de-chaussée voûté, séparé en deux par une grande porte charretière : d’un côté la “cave-pressoir”, de l’autre, l’écurie ou le cellier à outils.
  • Au-dessus, une pièce de vie sommaire et, parfois, une chambre unique. L’accès se fait par un escalier de pierre ou un perron en bois, abrité d’une avancée (auvent ou "balet").
  • Un grenier sous comble réservé au séchage des sarments ou au stockage du vin en tonneaux.

Ce sont des bâtisses simples, proches de la ruelle et du clos, dont on reconnaît la pierre appareillée et les encadrements de fenêtres moulurés, parfois ornés d’une date gravée.

Les fermes polyvalentes : la Savoie paysanne réunie sous un même toit

Une polyculture de proximité

À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, une majorité de bâtisses anciennes marie fonctions agricoles et domestiques — ce sont les “fermes-blocs”, héritées de l’époque moderne. La Savoie n’a jamais vraiment cultivé la spécialisation extrême, préférant la diversité : bétail, céréales, vignes, vergers, noix et noyers jalonnaient une même exploitation, abritée sous un grand toit pentu de tuiles écaille ou de lauzes.

Caractéristiques notables dans le village :

  • Le « Montagnon » ou grenier à grain : construction indépendante, souvent surélevée sur des piliers (pour éviter les rongeurs), elle conserve la moisson, parfois jusqu’à 8 tonnes sur une exploitation moyenne au début du XXe siècle (Source : Rapport agricole des Statistiques Savoie 1911).
  • Le “chalet à fromages” ou cave fraîche, rare aujourd’hui, qui servait à l’affinage du persillé, du gruyère ou du tomme, selon le bétail élevé. L’une des dernières caves traditionnelles se visite encore sous la maison Arnaud, au hameau de la Plagne.
  • Le fours à pain : on en recensait plus de 20 dans les hameaux au début du XXe siècle, dont une poignée subsiste et renait tous les printemps lors de la fête du pain (Source : Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie).

Sur certaines façades, de petites “fenêtres à tabac” rappellent que Coise fut à la fin du XIXe siècle un centre local de production de feuilles séchées, destinées aux manufactures d’Aix-les-Bains — une anecdote que l’on découvre dans les relevés de l’administration des contributions indirectes (Archives départementales). Quelques séchoirs à tabac, élevés de planches espacées, subsistent en lisière de vigne.

Des témoignages en péril : menaces et sauvegardes du patrimoine rural

Transformations, pertes et reconversions

Comme dans la plupart des communes rurales savoyardes, une large part du bâti agricole ancien de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier a aujourd’hui perdu sa fonction initiale. Granges transformées en habitations secondaires, fermes morcelées, vignes rasées au profit du maïs ou de l’urbanisation périphérique…

Le recensement réalisé par la Fondation du patrimoine en 2016 indique qu’en moins de 80 ans, près d’un tiers des bâtiments typiquement agricoles du canton ont disparu ou subi de lourdes transformations. Une réelle prise de conscience locale a toutefois permis le classement ou la restauration d’une dizaine de bâtisses, grâce à l’engagement de la municipalité et d’associations patrimoniales.

Parmi les réalisations concrètes :

  • La restauration collective du four à pain au hameau des Bottières, devenu lieu de fête et d’initiation à la boulange.
  • L’inventaire photographique mené en 2017-2018 avec les habitants, recensant plus de 110 édifices agricoles et leurs usages anciens.
  • L’aménagement du circuit patrimonial “Au fil du Gelon”, permettant de redécouvrir, à pied, plusieurs fermes et granges, accompagnés de panneaux explicatifs.

Bâtiments à voir et balades conseillées

Pour celles et ceux qui souhaitent prolonger la découverte, quelques itinéraires s’imposent :

  • Le chemin des hameaux : départ de l’église, passage devant la maison de vigneron Masson, la ferme du Peloux et plusieurs granges en cours de réhabilitation (2,5 km, balisage vert).
  • Le circuit des fours à pain : 5 kilomètres à travers la campagne pour repérer trois fours traditionnels dont celui, restauré, de la Plagne.
  • La boucle du vignoble : traversée de la zone viticole du Bas, découverte des séchoirs et des traces des anciens murs de terrasses.

Pensez à guetter aussi, au détour d’une ruelle, ces petites plaques émaillées apposées par le Conseil départemental, discrètes mais précieuses : elles racontent, en quelques lignes, l’histoire du bâtiment et de ses anciens occupants.

Le patrimoine agricole : mémoire vivante et richesse locale

Loin d’être simplement des vestiges, les bâtiments agricoles anciens de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier constituent un patrimoine vivant, une profondeur à retrouver dans le quotidien du village. Si la destination des lieux change, leur histoire irrigue encore la culture locale, anime les fêtes du village, inspire les artisans et les plus jeunes.

Leur préservation n’est pas juste affaire de nostalgie : c’est un repère pour comprendre le rapport à la terre, la sobriété inventive des générations passées, le dialogue permanent entre utilité et beauté rurale. À qui prend le temps d’observer, ils offrent une petite leçon d’histoire, nichée dans la lumière des galetas ou l’ombre satinée des murs de pierre sèche.

Sources principales :

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