31/01/2026


De la forteresse médiévale aux villages du renouveau : Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier de 1200 à 1789

Une terre de passage entre collines, châteaux et vignobles

Le territoire de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, aujourd’hui doux entre montagnes et rivières savoyardes, fut longtemps un point de convergence. Sur la ligne des préalpes, à la croisée de la vallée de l’Isère et du massif des Bauges, ces villages furent traversés par marchands, armées et populations en quête d’un lieu sûr ou prospère. Mais avant de devenir cette commune à la frontière du terroir et de l’histoire, c’était un ensemble de fermes, de prés et de bourgs regroupés autour de grandes familles seigneuriales, sous l'œil vigilant des châteaux des Marches et de Miolans.

La Savoie médiévale, alors indépendante et puissante sous la dynastie des Humbertiens, se structure à partir de bourgs comme Coise et Saint-Jean-Pied-Gauthier dès le XIIIe siècle. Le territoire s’organise en paroisses rurales, cellules de vie locale autour de leur église, et se dote de murailles, moulins et ponts sur l’Isère pour résister aux invasions comme pour accueillir le commerce. La première mention d’un “Coise” remonte à 1232 (source : Inventaire général du patrimoine culturel de la Savoie).

Le Moyen Âge : Seigneuries, foires et vie paysanne

Châteaux forts et familles nobles

Coise et Saint-Jean sont dominés par plusieurs familles : les seigneurs de Miolans règnent depuis leur château, construit dès le XIe siècle et agrandi jusqu’au XIVe. Cette forteresse, imprenable, contrôle la Combe de Savoie et surveille la route vers Chambéry, capitale de la Savoie. Miolans n’était pas qu’un symbole militaire : jusqu’au XVIIIe siècle, ce château servira de prison — la plus célèbre d’avant la Bastille, où fut brièvement enfermé le Marquis de Sade (sources : Patrimoine de Savoie, Archives départementales 73).

Le quotidien sous la seigneurie, du XIIIe au XVe siècle, oscille entre labeur et vie collective. Les grandes familles administrent les terres, prélèvent des impôts (la dîme, le cens) et protègent les villageois lors des conflits avec les Dauphinois ou lors des épidémies. La population demeure limitée : on estime à moins de 1000 habitants le total des hameaux (source : Monographie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, M. Brissaud).

Une économie entre vigne, céréales et commerce

Dès le bas Moyen Âge, la plaine alluviale de l’Isère favorise les récoltes abondantes : blé, seigle, orge… mais surtout la vigne, omniprésente sur les coteaux bien exposés. Les archives de 1467 mentionnent la première foire agricole à Saint-Jean (“franques foires de Saint Jean Pied Gauthier”), réunissant marchands de bétail, producteurs de vins et artisans du fer, savoir-faire transmis des ateliers gallo-romains de la vallée. À l’époque, la Savoie s’ouvre peu à peu à la modernité, tandis que le Duché multiplie les foires franches pour attirer négociants piémontais et valaisans.

  • Les moulins à eau de Coise (dès 1290) irriguent les cultures et font tourner les scieries des Bauges.
  • Les artisans — cordonniers, tanneurs, tailleurs de pierre — gravitent autour des hameaux fortifiés.
  • Le chemin des Muletiers (ancêtre de la RN6) relie la Combe de Savoie à la Tarentaise, étape pour les pèlerins de la via Francigena.

Malgré ces atouts, la vie reste difficile : les hivers sont rudes, les guerres contre la France et Genève ramènent l’insécurité, et la peste noire (1348) décime près d’un tiers de la population dans la région (source : André Perret, La Savoie au Moyen Âge).

Sous les Ducs de Savoie : unité, réformes et fragilités (XVe – XVIe siècles)

À la fin du Moyen Âge, la grande histoire façonne le destin local. En 1416, la Savoie devient duché : la région profite de périodes de paix sous Amédée VIII, surnommé le Pacifique. Les Ducs centralisent leur pouvoir, nomment des baillis chargés de la justice. Coise et Saint-Jean, eux, restent à la marge, riches de leurs terres mais menacés lors des conflits savoyardo-français — la bourgade sera pillée au moins deux fois entre 1477 et 1491 (source : Bulletin de la société savoisienne d’histoire et d’archéologie).

  • Réorganisation des paroisses et création des confréries de charité (Sainte-Anne, Saint-Jean), assurant l’entraide dans les moments de crise.
  • Développement des chemins vicinaux et apparition de nouveaux ponts sur l’Isère dès 1523.
  • Naissance des syndicats villageois, ancêtres de la commune, rassemblant les chefs de famille à la veillée pour défendre leurs intérêts.

La Renaissance diffuse lentement ses innovations : fresques dans les chapelles, développement d’une première école paroissiale, introduction du maïs rapporté d’Italie au XVIe siècle.

Le XVIIe siècle : entre prospérité, conflits et foi

Une Savoie entre deux feux

Le XVIIe siècle apporte son lot de contrastes. La Cité de Chambéry, toute proche, brille avec ses foires. Mais la Combe de Savoie et ses villages sont secoués : en 1630, une grande épidémie de peste traverse la région, suivie par les guerres franco-savoyardes (1630-1660), qui voient le passage de troupes étrangères, pillages et destructions. Les familles nobles quittent certains villages, laissant les communautés s’auto-administrer.

  • En 1650, moins de 200 feux (foyers) recensés à Coise et Saint-Jean.
  • Les chantiers de réparation des remparts et l’entretien des moulins mobilisent les hommes de tout âge.

Mais les années 1670-1700 voient une embellie avec le renouveau viticole : le vin de Savoie, expédié vers Genève et Lyon, atteint sa première notoriété régionale. On élève des granges et “maisons de maître”. Des notaires consignent en français, et non plus en latin, les premiers actes de partage.

Culte, coutumes et fêtes populaires

Rythmé par la cloche, le calendrier local mêle traditions religieuses et fêtes agricoles :

  • Processions de la Saint-Maurice et de la Saint-Jean : moments de rassemblement où se scelle l’identité villageoise.
  • Veillées d’hiver au coin du feu : on se raconte l’histoire du “colporteur ensorcelé de Coise”.
  • Écoles de charité créées par les sœurs de Saint-Joseph dès 1755, missions de catéchisme.

La paroisse joue aussi le rôle d’état civil — on y trouve encore aujourd’hui des registres depuis 1690, précieux pour les généalogistes.

Le XVIIIe siècle : modernité, espoirs et secousses pré-révolutionnaires

Mutation des sociétés rurales

Sous le règne éclairé de Victor-Amédée II, la Savoie — alors alliée de l’Autriche — voit arriver les premières routes pavées, la modernisation des cultures (le chanvre remplace la laine, le meunier devient “entrepreneur agricole”) et l’envoi de jeunes hommes à Turin pour servir dans l’armée ducale. Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier s’équipe d’un nouveau presbytère (1732), d’une fontaine monumentale (1759), et de “cabarets” où se croisent paysans et voyageurs.

  • En 1760, près de 1200 habitants, avec une croissance soutenue par une natalité forte après la reprise post-épidémique.
  • Naissance d’associations pour la distribution des communaux, permettant aux plus pauvres d’entretenir quelques vaches — modèle précurseur du “bien commun”.
  • Développement de routes reliant la vallée d’Aiguebelle à Montmélian.

La société villageoise s’ouvre au monde

Les Lumières arrivent jusqu’aux écoles rurales, grâce à des prêtres éclairés : on lit Rousseau, Voltaire et la “Lettre sur la tolérance” de Pierre Viret, pasteur venu de Lausanne. Les progrès en alphabétisation (près de 20% de signatures aux mariages en 1785, source : registres paroissiaux) témoignent d’un village en mutation lente mais réelle.

  • Les tout premiers cabinets de lecture, ancêtres de bibliothèques, ouvrent chez un notaire ou un pharmacien.
  • Le papier de Savoie, réputé pour sa blancheur, commence à être exporté.

La Révolution bouscule l’ordre ancien (1789 – 1799)

Comme partout en Savoie, l'année 1792 marque un tournant pour Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier : les troupes révolutionnaires françaises franchissent l’Isère. Le bourg vit l’abolition des droits seigneuriaux et la confiscation des biens de l’Église locale. L’église paroissiale devient “Temple de la Raison” durant quelques mois. Les archives municipales témoignent de débats houleux sur l’égalité des droits, la répartition des terres, et le refus d’accueillir les “émigrés”.

  • Plusieurs notables locaux, jugés trop proches du pouvoir ducal, sont assignés à résidence ou fuient vers le Piémont.
  • Débuts du “système métrique” dans les échanges, qui remplace les vieilles mesures savoisiennes (boisseaux, setiers…)
  • Mise en place d’élus communaux qui devront tenir tête aux autorités françaises, puis piémontaises après 1815.

Au total, du Moyen Âge à la Révolution, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier traverse cinq siècles de transformations intimes et profondes, mariant la permanence des paysages ruraux et l’irruption des nouvelles idées. Entre passé de clocher, mémoire de pierres, et ouverture sur la modernité, le village garde cette capacité rare à renaître dans ses propres racines, tout en restant un lieu de rencontres et de passage, témoin vivant de l’histoire savoyarde.

Sources :

  • Inventaire général du patrimoine culturel de la Savoie
  • Archives départementales de Savoie (73)
  • Monographie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, M. Brissaud
  • Bulletin de la société savoisienne d’histoire et d’archéologie
  • André Perret, “La Savoie au Moyen Âge”
  • Patrimoine de Savoie

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