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L’Abbé Joseph Pascal : le bâtisseur de mémoire de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

La paroisse au fil des siècles : point d’ancrage du village

Au cœur du village de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, il est une silhouette discrète, familière à tous ceux qui arpentent les rues bordées de vignes anciennes ou qui lèvent les yeux vers le clocher fier de l’église Saint-Jean-Baptiste. La paroisse, ici, ne fut jamais un simple mot. Elle fut – et demeure – le socle sur lequel la communauté s’est érigée face aux remous de l’histoire savoyarde. Les prêtres s’y sont succédé, certains marquant leur passage par, à peine, quelques signatures sur les registres ; d’autres, par une empreinte plus profonde. Parmi eux, l’abbé Joseph Pascal occupe une place de choix, modelant autant les âmes que le paysage, entre engagement de foi et modernité.

L’abbé Joseph Pascal : un homme, une époque

Né à Saint-Pierre-d’Albigny en 1867, Joseph Pascal arrive à Coise-Saint-Jean en 1901 alors qu’il porte la trentaine prometteuse et ce tempérament de bâtisseur animant nombre de prêtres savoyards à la croisée des XIXe et XXe siècles. Il reste en charge de la paroisse un quart de siècle – de 1901 à 1926 –, traversant deux guerres mondiales, la séparation des Églises et de l’État, et une modernisation rurale accélérée (informations issues des registres paroissiaux et de la chronique diocésaine de Savoie).

Ce long ministère n’était pas une chose si courante : la moyenne du temps d’affectation d’un curé sur la commune oscillait auparavant entre sept et douze ans (registres paroissiaux, Archives départementales de la Savoie). La stabilité de l’abbé Pascal a permis des projets d’envergure, une continuité dans l’action sociale et pastorale, et l’enracinement d’une mémoire partagée.

Un bâtisseur de pierres et de liens

Ce curé fut d’abord l’homme qui a laissé la marque la plus visible : celle des pierres. On lui doit la rénovation complète du presbytère en 1905, la reconstruction partielle du clocher frappé par la foudre en 1912, mais surtout la création du chemin de croix monumental, inauguré en 1913, qui serpente encore aujourd’hui sous les arbres, reliant la place de l’église à l’ancien cimetière.

  • Rénovation du presbytère en 1905 : L’édifice, qui menaçait ruine selon un rapport du conseil municipal de novembre 1903 (Archives départementales de la Savoie), fut restauré grâce à une souscription locale et à la ténacité de l’abbé Pascal, qui n’hésita pas à solliciter les familles du village et d’anciens paroissiens émigrés à Lyon.
  • Le clocher, fierté restaurée : La foudre détruit le haut du clocher en mars 1912. Au lieu de simplement rénover, l’abbé Pascal prend le parti de le rehausser d’un mètre, lui conférant cette allure élancée qu’on connaît aujourd’hui. L’appel aux dons attire même la solidarité d’autres communes limitrophes, fait rare pour l’époque (lettres conservées au diocèse de Chambéry).
  • Le chemin de croix du centenaire : Vingt croix et stations en pierre de tailles différentes jalonnent la montée. Elles furent taillées par des artisans locaux, et les scènes, peintes par une religieuse artiste du couvent de Saint-Jean-de-Maurienne. L’initiative, motivée par la volonté de “donner aux jeunes générations un repère de foi et de mémoire” selon l’abbé Pascal lui-même, recueillit plus de 80 % de participation des familles de la commune (bulletins paroissiaux 1912-1914).

Éducateur et passeur de savoirs dans la Savoie rurale

L’époque de l’abbé Pascal, dans toute la Savoie, est traversée par une question centrale : celle de l’école. La loi française sur la laïcité (1905) bouleverse le quotidien paroissial jusque dans les plus petits villages. À Coise-Saint-Jean, la question de l’accès à l’éducation laïque mais aussi à l’alphabétisation des plus démunis prend une envergure particulière.

  • Promotion de l’alphabétisation : Dès 1902, l’abbé Pascal met en place des “cours du soir” à destination des enfants issus de familles de métayers et de vignerons, pour combler les lacunes que l’école communale ne parvient pas encore à résorber. Les registres montrent un taux d’illettrisme masculin d’environ 18 % à l’époque (Archives de Savoie), un chiffre qui descend à 7 % en 1925.
  • Bibliothèque paroissiale : Dès 1908, la petite salle attenante à l’église devient salle de lecture. On y trouve des ouvrages religieux, mais aussi des supports d’apprentissage pratique, des almanachs et des récits de voyage, à rebours des idées reçues sur le caractère fermé des villages savoyards.

L’abbé s’illustre surtout par une volonté d’ouverture, nourrissant des liens, notamment avec la toute jeune Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie (SSHA). Il favorise l’éveil local à l’histoire régionale, invitant même le chanoine Gros – fameux historien de la piété populaire en Savoie – à donner une conférence sous le châtaignier centenaire, restée mémorable dans la mémoire orale du village.

L’action sociale et la solidarité en temps de guerre

Difficile d’évoquer le passage de l’abbé Pascal sans souligner sa présence durant la Première Guerre mondiale. Près de 37 % des jeunes hommes du village partent au front ; 17 ne reviendront jamais, comme en témoignent les plaques commémoratives au porche de l’église.

  • Soutien moral et matériel : L’abbé Pascal organise un réseau de soutien pour les familles de mobilisés, recensant les besoins, coordinateur discret d’une caisse d’entraide rassemblant les récoltes excédentaires pour les redistribuer aux plus pauvres – une initiative inédite à l’époque dans de si petites communes (source : “La Savoie pendant la Grande Guerre”, C. Rubaud, 2018).
  • Tenue des registres de guerre : Particularité précieuse, l’abbé note avec soin la mention du parcours de chaque soldat de la paroisse, consignant anecdotes, affectations, retours et, hélas, disparitions. Ces pages, conservées aux archives diocésaines, sont aujourd’hui une mine pour les familles et les chercheurs généalogiques.

Signe de la reconnaissance locale, à l’issue de la guerre, la commune nomme la petite place devant l’église “Place de la Concorde” à l’initiative du curé, symbole du refus des divisions et de la nécessaire fraternité retrouvée. Une plaque porte encore son souhait : “Ici se rencontrent mémoire, paix et espoir.”

La trace aujourd’hui : héritage et mémoire partagée

Un siècle après sa venue, de multiples empreintes de l’abbé Joseph Pascal persistent à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier. Si le presbytère a changé de main et si la paroisse n’est plus le cœur administratif du village, ses initiatives inspirent encore :

  • Le chemin de croix, aujourd’hui emprunté lors des fêtes de village autant que lors de la traditionnelle procession du 15 août, reste l’un des parcours préférés des promeneurs.
  • La salle de lecture – devenue bibliothèque rurale – accueille des expositions sur l’histoire locale et la mémoire des familles.
  • Le modèle de solidarité villageoise durant la guerre a inspiré la création d’associations d’entraide, aujourd’hui actives sous la forme de comités des fêtes ou d’aides aux aînés.

Par-delà les gestes visibles, c’est surtout une façon de “faire mémoire ensemble” que ce curé a légué à la commune, illustrant ce que d’autres villages de Savoie connaissent également : le rôle pivot qu’ont pu jouer certains prêtres, bien au-delà du spirituel.

Quand la mémoire religieuse irrigue la vie villageoise

L’histoire paroissiale de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier montre combien la figure du curé a pu façonner non seulement les pratiques religieuses, mais aussi les solidarités, l’éducation et même l’identité du village. L’abbé Joseph Pascal n’est pas le seul curé à avoir laissé sa marque : ailleurs, en Savoie ou en France, d’autres prêtres bâtisseurs et pédagogues ont jalonné l’histoire rurale. Mais à Coise-Saint-Jean, son souvenir perdure, discrètement mais sûrement, dans chaque pierre rénovée, chaque livre feuilleté, chaque lumière allumée au clocher… comme autant de promesses tenues et d’avenir à inventer dans une région fidèle à ses racines, mais ouverte sur le monde.

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