21/11/2025


Voyage à travers le temps : Cartes IGN d’hier et d’aujourd’hui, révélatrices de nos territoires

Un regard neuf sur l’évidence : la carte, mémoire vivante du paysage

Il suffit d’ouvrir un vieux tiroir, d’y déplier une carte jaunie, pour que surgisse un autre monde : rivières sinueuses, chemins oubliés, écritures à la plume… Les cartes IGN anciennes, parfois centenaires, prennent alors des airs de greniers à souvenirs. Face à elles, les cartes actuelles paraissent technologiques, précises jusque dans le détail numérique. Pourtant, elles naissent toutes d’un même besoin : comprendre, parcourir, aimer un territoire.

Les différences entre ces cartes ne relèvent pas que de la technique. Elles racontent, scène après scène, l’évolution de nos modes de vie, de notre rapport au paysage et à la nature. La comparaison entre une carte IGN de 1950 et celle d’aujourd’hui, que ce soit de Savoie ou d’ailleurs, s’avère une formidable plongée dans l’histoire locale et nationale.

Avant tout, qu’appelle-t-on carte IGN ancienne ou actuelle ?

L’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) est né en 1940, prenant le relais du Service géographique de l’armée. Ses premières grandes séries de cartes datent du début des années 1950, en particulier la célèbre série bleue au 1:25 000, puis la série verte au 1:100 000.

Quand on parle de cartes IGN “anciennes”, on fait souvent référence à :

  • Les cartes produites des années 1940 aux années 1980, fondées sur des relevés terrestres et aériens (photogrammétrie) traditionnels.
  • Parfois, les cartes du premier quart du XXe siècle élaborées par l’Institut géographique national mais aussi par les héritages militaires (Service géographique de l’armée).

Les cartes “actuelles”, quant à elles, sont issues de méthodes entièrement numériques, informatisées, et sont accessibles sur des plateformes comme Géoportail. Elles font l’objet de mises à jour régulières et peuvent intégrer des couches d’informations variées (relief, nature, occupation du sol, toponymie évolutive).

Technique et précision : la révolution du relevé

Des carnets de terrain à la télédétection

L’évolution la plus spectaculaire entre anciennes et nouvelles cartes repose sur le mode de collecte des données. Jusqu’aux années 1970, les cartographes arpentaient le terrain munis de planches, de jumelles et de théodolites. Chaque forme du relief, chaque sentier étaient dessinés à la main ou issus de clichés aériens interprétés en laboratoire.

Aujourd’hui, relevés par satellites, drones, LIDAR et GPS dessinent les contours du territoire. D’après l’IGN, un relevé GPS standardisé moderne affiche une exactitude inférieure au mètre, contre 10 à 20 mètres d’incertitude pour les anciennes méthodes aériennes (source : IGN).

Relief, rivières, forêts : quand le détail change tout

Sur une carte au 1:25 000 des années 1950, il n’était pas rare que :

  • Des portions de ruisseaux soient figurées à l’estime : l’eau s’infiltrait, le lit changeait, le cartographe notait “douteux” ou “saisonnière”.
  • Des limites forestières restent approximatives, faute de moyens pour vérifier leur évolution saisonnière ou anthropique.
  • La représentation du bâti repose sur l’existant lors du passage du géomètre, sans anticipation (ce qui explique parfois la présence de "chemins disparus" aujourd’hui sur les cartes anciennes).

Les cartes contemporaines, elles, sont capables de dessiner la lisière exacte des bois, de montrer les haies ou même les murs de pierre, grâce à l’imagerie fine du LIDAR (qui détecte la végétation, le bâti, etc.).

Toponymie, symboles, couleurs : une lecture du paysage qui évolue

La toponymie, miroir de la société

Les anciennes cartes IGN font la part belle à une toponymie locale, héritée du cadastre napoléonien, de la tradition orale ou des usages paysans. L’exemple du mot “mollard” (petite butte ou colline en Savoie) illustre ce souci d’ancrage : il se retrouve sur quantité de feuilles au fil des décennies.

  • Depuis les années 2000, la toponymie évolue : certains anciens micro-toponymes disparaissent, remplacés par des dénominations administratives plus générales.
  • L’IGN mène actuellement une opération de recueil toponymique pour sauvegarder ce patrimoine.

De la couleur à l’information : l’esthétique cartographique

Impossible de confondre le style graphique d’une vieille carte IGN avec une moderne :

  • Avant les années 1970 : impression essentiellement bichrome (bleu, rouge), symboles très épurés, lettres manuscrites ou typographiques.
  • Depuis les années 1980 : apparition de la trame colorée, raffinements dans la figuration du relief (hatchures, courbes de niveau plus fines).
  • Depuis 2000 : généralisation de la couleur, pictogrammes (école, camping, aire de jeux…), surimpressions dédiées à la randonnée ou au vélo. Le support numérique permet de personnaliser l’affichage (mode "été", mode "hiver", superposition de couches thématiques).

Cette mutation reflète l’évolution du regard porté sur le territoire : il ne s’agit plus seulement d’avoir un outil militaire ou administratif, mais aussi un soutien à la découverte, un compagnon de marcheurs ou de riverains.

Lire entre les lignes : ce que les cartes racontent du territoire

Un paysage rural qui s’efface : disparition des chemins et des fermes

Les cartes anciennes recèlent quantité de détails aujourd’hui perdus. En Savoie, comme ailleurs, on constate :

  • Une profusion de chemins ruraux aujourd’hui disparus ou privatisés : selon les chiffres de l’IGN, près de 20% du maillage viaire a disparu entre 1950 et 2020 (source :France Bleu).
  • Le morcellement des parcelles agricoles : haies, prés, vignes figurées autrefois sont regroupées ou remplacées par la forêt ou l’urbanisation.
  • La présence de bâtis isolés ("grange", "métairie") : souvent disparus du paysage, ils restent sur la mémoire cartographique. À titre d’exemple, sur la feuille 3432 Ouest "La Rochette" de 1953, près de 35 % des indications de hameaux ou bâtiments isolés ne correspondent plus à une réalité sur le terrain (source : Association pour la sauvegarde du patrimoine rural).

Les nouvelles cartes au service des usages actuels

Aujourd’hui, la carte IGN n’est plus seulement un support pour militaires ou agriculteurs. Elle devient :

  • L’indispensable compagnon numérique du randonneur (plus de 9 millions de traces numériques IGN téléchargées sur Géoportail en 2023 : source IGN).
  • Un outil de l’aménagement : elle intègre des couches utiles pour anticiper les risques naturels (inondation, glissement de terrain).
  • Un support à la préservation du patrimoine : réserve naturelle, zone Natura 2000, sentiers balisés et refuges…

Notons aussi que depuis 2021, les données IGN sont placées en "open data" pour bon nombre de couches : chacun peut les consulter, les comparer, voire les enrichir, une révolution irréversible dans l’histoire de la cartographie (source : GeoServices IGN ).

Cartes IGN anciennes et actuelles : quelques exemples frappants à observer

  • Urbanisation galopante : Sur les abords de Chambéry, entre 1965 et 2015, la surface urbanisée visible sur la carte IGN triple, grignotant anciennes terres agricoles (source : Observatoire PhotoCarto-IGN).
  • Forêt en expansion : Dans les Bauges, la forêt progresse de 31 % entre 1950 et 2010, visible par le changement de coloration et de trame (source : ATBVB, Parc naturel régional des Bauges).
  • Évolution des infrastructures : Les tracés de la voie ferrée Albertville-Chambéry s’enrichissent d’échangeurs routiers, et sur les plans récents apparaissent des pistes cyclables, absentes jusque dans les années 90.

Comparer cartes anciennes et actuelles, c’est bien plus qu’un jeu d’erreurs ; c’est observer comment nos sociétés transforment, exploitent, puis protègent le territoire. C’est aussi mesurer la disparition de certains savoirs (noms de lieu, micro-toponymie), l’écart entre les visions administratives et vécues du pays.

Petit guide du collectionneur amateur : où consulter ces trésors ?

  • Le Géoportail de l’IGN : permet d’afficher et de superposer cartes récentes et anciennes (remontant parfois jusqu’aux cartes d’état-major du XIXe siècle).
  • Gallica – Bibliothèque nationale de France : accès libre à de très anciennes cartes (https://gallica.bnf.fr/), idéales pour aborder la toponymie ancienne.
  • Associations locales : elles conservent souvent des tirages d’époque de plans cadastraux et IGN, précieux pour la recherche patrimoniale.

Feuilleter, superposer, numériser ces cartes, c’est prolonger la mémoire du territoire, la rendre disponible à tous – promeneurs, élèves, élus, amoureux de leur pays.

Les cartes, une invitation à mieux regarder nos paysages

Comparer les cartes IGN d’hier et d’aujourd’hui, c’est capter l’âme mouvante de nos campagnes et de nos montagnes. C’est voir la disparition de certains chemins, la progression des forêts, la transformation des bourgs… mais aussi saisir la vitalité d’un territoire qui vit, se réinvente, s’adapte. Derrière la technique, la carte reste avant tout un passeport pour l’imaginaire, un fil d’or tendu entre les générations.

Au fil des saisons et des usages, les cartes IGN incarnent le lien mystérieux et joyeux que nous entretenons à la terre. Qu’elles soient usées par le pliage ou éclatantes de pixels, elles continueront sans doute à éveiller la curiosité, la découverte, la transmission. Ouvrir une carte, c’est un peu raviver la mémoire du paysage – et donner envie d’y poser les pieds.

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