30/11/2025


Le centre-bourg de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier à travers ses pierres : lecture des évolutions du bâti par les plans anciens

Les sources : plans napoléoniens, cadastres et actes notariés

Remonter le fil de l’histoire bâti exige d’abord de choisir les bonnes balises. À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier comme ailleurs en Savoie, trois types de documents font figure de piliers :

  • Le cadastre napoléonien (établi entre 1807 et 1835 en Savoie) : il offre, pour la première fois, une cartographie détaillée des maisons et dépendances, avec leur emprise au sol (source : Archives départementales de la Savoie).
  • Les matrices cadastrales : elles associent à chaque parcelle un propriétaire, une fonction (maison, grange, forge…), des changements d’affectation ou d’extension.
  • Les actes notariés : ventes, partages successoraux, inventaires après décès lèvent le voile sur les évolutions internes, divisions ou agrandissements d’immeubles (source : chacuns des fonds communaux en Savoie).

La confrontation de ces sources permet une lecture “couche à couche” de l’histoire du bâti. Elle révèle des évolutions qui, à l’œil nu, restent souvent invisibles.

Un centre-bourg façonné par l’histoire locale

Le relief de la Combe de Savoie a guidé la forme même du bourg de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier : implanté entre la plaine viticole et les échancrures du Granier, le bourg s’est développé contre les pentes, autour de l’église et de quelques axes historiques, dont la « grande rue ». Des relevés du début du XIXe siècle, on lit plusieurs spécificités savoyardes :

  • Des îlots resserrés : l’habitat forme des noyaux serrés autour des places et du carrefour principal, héritage du besoin de proximité et de sécurité liée à la communauté rurale.
  • Bâti rural mixte : nombre de maisons du “vieux bourg” inscrivent encore sur leur plan des annexes agricoles : granges contiguës, séchoirs attenants, petites cours intérieures.
  • Le bâti vigneron : avec les vignes de la Combe, plusieurs bâtisses comportaient caves voutées et portails larges pour les tonneaux, identifiés sur les plans cadastraux d’origine (cf. cadastre 1827, feuille C, Archives de la Savoie).

L’observation des relevés de la première moitié du XIXe siècle manifeste la permanence d’un paysage bâti attaché à la polyculture : au rez-de-chaussée, l’étable et la cave ; au-dessus, l’habitation, souvent flanquée d’un fenil.

Évolutions marquantes du bâti : agrandissements, alignements, reconstructions

La progression par extensions

Entre 1830 et 1914, la population du bourg oscille (cf. chiffres INSEE : de 951 habitants en 1836 à 1042 en 1866, retombant vers 890 en 1911). Les besoins de logement et d’espaces de travail s’adaptent sans rupture : le bâti se développe par touches successives, principalement selon trois axes :

  • Agrandissements en profondeur : nombre de maisons, initialement à deux travées (pièce + annexe), gagnent en profondeur avec l’ajout, en fond de cour, d’une remise ou écurie. Ces prolongements sont très lisibles sur les plans, où les rectangles s’allongent à l’arrière.
  • Division des parcelles anciennes : à mesure des héritages, des immeubles autrefois familiaux sont partagés. Le cadastre de 1907 révèle, sur certaines adresses du centre, trois voire quatre propriétaires différents sur ce qu’on perçoit aujourd’hui comme une seule bâtisse.
  • Alignements sur la voie : sous la pression des autorités et pour améliorer le cheminement, certaines extensions sont “rappelées à l’ordre” : on rapporte que la mairie, dans les années 1880, intimait aux propriétaires de ne pas empiéter de plus de 50 cm sur la voirie, modifiant ainsi l’alignement des façades.

Reconstructions après sinistres

Les procès-verbaux de la commune (source : délibérations communales, Archives municipales) dévoilent l'impact des sinistres, notamment deux incendies majeurs au centre-bourg (1847 et 1902). Ces événements ont provoqué la reconstruction de plusieurs “îlots”, parfois avec des matériaux plus résistants (pierre locale) et l’apparition, sur les plans révisés, de bâtiments plus massifs, à l'emprise réduite mais de hauteur accrue, signalant l’abandon progressif des toits de chaume pour l’ardoise et la tuile mécanique.

Transformations liées à l’évolution des modes de vie

Du côté des usages, le XXe siècle débute avec une lente mutation des fonctions :

  • Disparition des fours communaux et forges : en 1866, la matrice cadastrale compte 4 fours banaux et 2 forges ; en 1922, seules deux mentions de fours subsistent, transformés en annexes privées.
  • Création d'équipements publics : la mairie-école, construite en 1883, occupe une emprise “nouvelle” sur un terrain resté longtemps vierge, identifiable sur les plans – le choix du site est guidé par l’accessibilité à pied depuis les écarts.
  • Réaffectation agricole : au fil du XXe siècle, beaucoup de granges sont converties en garages ou en logements, un phénomène visible sur les plans par la disparition progressive des portes charretières et l’apparition de fenêtres régulières.

Des traces visibles aujourd’hui : lectures de façade et détails du quotidien

Indices architecturaux laissés par l’histoire

  • Porte piétonne et porte charretière côte à côte : sur plusieurs maisons du cœur du bourg, subsistent la grande porte cintrée pour la charrette et, juste à côté, la porte basse réservée aux piétons, typique des années 1850-1880.
  • Empreintes de toits disparus : sur certains murs pignons, une ligne de pierres évidée signale le départ d’un ancien appentis, disparu lors d’un remaniement des années 1930.
  • Façades bicolores : traces laissées par le rehaussement ou l’agrandissement, les pigments diffèrent nettement selon les phases de construction – une anecdote relevée lors des Journées du patrimoine 2023.
  • Bouches à feu et lucarnes : vestiges des petites défenses domestiques du XIXe siècle, certaines sont encore visibles, camouflées dans les encadrements de fenêtres rénovées.

Une cohabitation d’époques et de styles

Ce qui frappe, aujourd’hui, c’est la subtile superposition des styles. On croise dans la même ruelle :

  • Une maison du XVIIIe siècle rehaussée (identifiable à ses fenêtres “en bandeau” sur la partie supérieure).
  • Un alignement régulier du début XXe (enduit rosé, linteaux en ciment, corniches moulurées).
  • Des “portes fantômes” murées, restes d’une époque où la circulation des animaux réclamait plus d’accès directs sur la rue.

Petits récits, grandes transformations : anecdotes locales

Quand le pressoir devient salle associatve

Au 22 Grande Rue, ce bâtiment trapu était autrefois un pressoir viticole (mentionné dans l’inventaire de 1878 : “pressoir communal et hangar attenant”). La disparition de la vigne au profit du verger dans l’entre-deux-guerres (source : Dictionnaire historique de Savoie) a mené à sa conversion en dépôt communal, puis, après 1985, en salle associative. Les plans successifs en portent la trace : disparition du “hangar” arrière, division du volume intérieur.

L’église et son clocher : marqueurs immuables au cœur des mutations

Les relevés anciens montrent une permanence rare : l’église, fortement remaniée au XIXe siècle (clocher reconstruit en 1862, selon le registre paroissial) n’a pas changé d’emplacement. Elle fait office d’ancrage dans le tissu urbain, modelant la courbe des voies adjacentes. Autour d’elle, le cimetière qui, au fil du temps, a migré vers l’extérieur du bourg (décret préfectoral de 1876).

Transmettre et préserver : enjeux d’aujourd’hui

Aujourd’hui, lire les évolutions du bâti sur les relevés anciens, c’est comprendre un héritage collectif : le dialogue entre la vie d’hier, ses contraintes et ses trouvailles, et les nécessaires adaptations aux modes d’habiter et de vivre ensemble. Réhabiliter sans effacer, intégrer l’histoire dans les nouveaux usages, préserver ces détails qui rendent un village unique : tels sont les enjeux, et aussi les joies, de la vie à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier.

Derrière chaque façade, chaque cour intérieure, des générations ont gravé leur passage, entre nécessité et inventivité. Observer, documenter, raconter : transmettre cette mémoire, c’est inviter chacun à poser – à son tour – une pierre dans la belle aventure du bourg.

Sources principales : Archives départementales de la Savoie : cadastre napoléonien, matrices, plans INSEE : évolution démographique, chiffres de population Dictionnaire Historique de la Savoie, Éditions Horvath Archives municipales de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, délibérations et relevés anciens

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