L’eau : mémoire de pierre et de village
Dans nos villages de Savoie, la fontaine n’est jamais un simple élément de décor. Elle fut longtemps le cœur battant des hameaux et des bourgs : point de ravitaillement, lieu d’échanges, témoin discret de toutes les générations. Mais aujourd’hui, à l’ère où l’eau vient sans effort du robinet, certaines de ces fontaines anciennes continuent d’avoir une utilité, plus vivante que jamais. Quels usages persistent ? Pourquoi certaines coulent toujours et d’autres non ? Comment sont-elles préservées, voire retrouvées au hasard d’un chemin ou d’un détour ? Et où s’attarder pour humer ce parfum d’autrefois, encore palpable en Savoie ?
Un peu d’histoire : des fontaines vitales à la modernité
L’implantation des premières fontaines d’eau vive en Savoie remonte pour beaucoup au XVIe siècle, avec la généralisation des canalisations en bois puis en fonte. Si le village de Chanaz offre encore aujourd’hui le doux glouglou d’une fontaine dont la structure initiale date de 1512 (voir patrimoine.savoie.fr), nombre d’installations furent construites durant les périodes marquées par la lutte contre les épidémies au XIXe siècle, lorsque l’eau de source devint un enjeu sanitaire.
- Les grandes fontaines lavoirs se généralisent entre 1820 et 1870.
- Les premières alimentations indirectes datent de la fin du XIXe siècle.
- En Savoie, on estime à plus de 800 le nombre de fontaines-lavoirs et plus de 450 bornes-fontaines communales recensées, selon le Service Patrimoine de la Savoie.
Ces fontaines avaient des usages bien définis : abreuvement des bêtes, lavoir, eau potable, parfois source sacrée.
Les fontaines encore en fonction : de la survie à l’art de vivre
Aujourd’hui, la plupart des anciennes fontaines n’alimentent plus vraiment le quotidien. Pourtant, certaines continuent de distribuer l’eau… et préservent ainsi un lien précieux avec le passé. Les usages ont évolué, mais leur importance ne faiblit pas.
Des points d'eau à usage public et partagé
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Abreuvement pour les animaux : si les troupeaux n’envahissent plus les rues de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, quelques fontaines servent toujours d’abreuvoir lors des transhumances ou des pâturages de proximité.
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Points d’appoint pour les randonneurs et cyclistes : dans des villages comme Aillon-le-Jeune, Lescheraines ou Saint-Jean-d’Arvey, des fontaines restent très fréquentées pour remplir gourdes ou bidons, notamment en été. Selon le Parc Naturel Régional du Massif des Bauges, jusqu'à 12 litres d’eau par heure sont puisés en fin de journée estivale à la fontaine de la place du village des Déserts (donnée 2023).
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Irrigation vivrière : à Cruet, une ancienne fontaine de 1851 continue de servir pour l’arrosage de quelques petits jardins ouvriers en toute légalité, grâce à un système de partage reconnu par la mairie.
La qualité de l’eau, enjeu central
Depuis les années 1960, la plupart des réseaux de fontaine ont été coupés des adductions publiques pour respecter les normes d’hygiène. Toutefois, certaines bénéficient encore d’une eau de source pure et contrôlée. Par exemple :
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La fontaine de Lovettaz (Saint-Jean-de-la-Porte) : son eau, filtrée naturellement, est encore utilisée pour la consommation, sous réserve de contrôles de la DDASS (Conseil Départemental de Savoie, 2022).
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La fontaine du Prieuré de Peisey-Nancroix : régulièrement vérifiée, elle fournit encore aujourd’hui une eau buvable et alimente par trop-plein un abreuvoir, tout comme au siècle passé.
Des lieux, des histoires : fontaines essentielles en Savoie
Quelques exemples emblématiques rappellent la vitalité de ce patrimoine :
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Au cœur de la place Saint-Léger à Chambéry, la fontaine des Éléphants, malgré sa vocation monumentale, distribue une eau claire en continu qui attire autant les passants pour le plaisir que les habitants pour s’abreuver, surtout l’été.
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La vieille fontaine de Myans, datée de 1789, était réputée, jusqu’aux années 1980, pour ses vertus médicinales : aujourd’hui, elle sert d’appoint lors des processions, mais reste le théâtre de discussions animées certains jours de marché.
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À Yenne, deux fontaines, place Charles Dullin et place de la mairie, sont toujours alimentées par les eaux du mont Tournier et permettent, chaque printemps, l’organisation du “baptême de l’eau” pour les jeunes écoliers.
Entretien, résurgence et défis contemporains
Préserver une fontaine vivante n’est pas un long fleuve tranquille. L'entretien, la traque du calcaire, la préservation de la source, le remplacement des pierres abîmées ou la restauration des conduites, tout cela nécessite un savoir-faire rare.
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Le coût annuel d’entretien d’une fontaine ancienne en Savoie avoisine 400 à 1 200 € par an selon les communes (source : Fédération des Eaux de Savoie, chiffres 2022), sans compter les investissements ponctuels pour la rénovation de pierre taillée.
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Les fontaines d’altitude dont la source peut “se perdre” en été sont surveillées de près. À La Table, la fontaine-lavoir du chef-lieu subit chaque année une inspection de la veine d’eau, avec des bénévoles qui “redégagent” la résurgence à la pelle et à la pioche.
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La pollution des eaux de surface menacent certaines installations : depuis 2020, plusieurs fontaines de la COMBE DE SAVOIE sont temporairement fermées à la suite de la détection de résidus de nitrates (voir DREAL Auvergne-Rhône-Alpes).
La redécouverte des fontaines oubliées
On assiste aussi à un regain d’intérêt pour les “fontaines disparues”. Plusieurs associations locales, comme Les Amis du Patrimoine Savoyard, ont réhabilité depuis 2018 une dizaine de fontaines en milieu rural, parfois simplement en dégageant un orifice bouché ou en reprenant les pierres d’un abreuvoir. À Ruffieux, l’une des dernières réparations a permis de remettre en eau une fontaine du quartier Saint-André, disparue depuis 70 ans, aujourd’hui utilisée… par les enfants pour remplir leurs pistolets à eau l’été.
Itinéraires et rendez-vous avec les fontaines vivantes
Pour celles et ceux désireux de découvrir les fontaines en service, la Savoie offre plusieurs circuits (souvent fléchés par les offices de tourisme) :
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Le sentier des fontaines de Chignin : boucle familiale de 8 km permettant la découverte de 6 fontaines, dont 3 toujours en eau potable, avec panneaux explicatifs sur les usages d’autrefois ; accessible toute l’année.
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La balade des fontaines du plateau d’Entremont : un cheminement entre forêts, prairie, et villages, ponctué de lavoirs restaurés, dont certains sont encore “en service” lors des fêtes de village (ex : nettoyage des paniers de cueillette après la fête des myrtilles).
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Sillon de l’Isère à pied ou à vélo : de Grésy-sur-Isère à Montmélian, une douzaine de fontaines jalonnent le ruban de la route, souvent en bord de chemin. Attention : toutes ne sont pas forcément potables – mieux vaut se renseigner auprès des mairies.
De plus, chaque année à la mi-juin, plusieurs villages organisent leur “Fête des Fontaines” comme à Saint-Jean-d’Arves, où l’on décore les fontaines, chante, et partage un repas autour d’une fontaine remise en eau pour l’occasion.
La fontaine, fil d’eau entre passé et présent
En Savoie comme ailleurs, les fontaines anciennes qui coulent encore sont bien plus que de jolies pierres : elles relient les usages anciens et nos soifs d’aujourd’hui, celles de nature, de partage et de mémoire. Leur présence, leurs éclats ou leurs silences tracent sur le territoire une carte sensible, faite d’histoires locales, de patience et d’attachement à l’essentiel. Les voir, les écouter, parfois s’y abreuver, c’est renouer sans bruit avec quelque chose de profond – un fil d’eau, sous la pierre, encore vibrant des voix d’autrefois.