09/02/2026


Aux racines de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier : héritage rural et souffle industriel

Un village entre deux mondes : la Savoie agricole, la Savoie industrielle

Blotti entre la Combe de Savoie et les contreforts du Massif des Bauges, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier cultive depuis des siècles une dualité fascinante. D’un côté, les terres fertiles déroulent leurs lignes de vignes et de prés, vibrant au rythme lent du bétail et des saisons. De l’autre, la présence de l’Isère, du Gelon et de leurs affluents, a très tôt offert une énergie précieuse : celle qui fit tourner moulins, scieries, puis usines. À Coise-Saint-Jean comme ailleurs en Savoie, les paysages, les villages et même l’accent portent la marque de cette histoire partagée entre champs et ateliers.

Des terroirs agricoles : une mosaïque patiente

Bien avant l’essor industriel, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier vivait au rythme de l’agriculture et de la viticulture, deux pôles essentiels à l’équilibre du village. La configuration du territoire, aux sols variés et généreux, a favorisé une agriculture diversifiée, dès le Moyen Âge.

  • Céréales et prairies : les terres basses du Gelon étaient propices au blé, à l’orge, puis au maïs à partir du XVIIIe siècle. Les prairies, vastes et grasses, encourageaient l’élevage bovin, encore aujourd’hui vital dans la région.
  • Vignes en coteaux : la tradition viticole remonte ici à l’époque romaine, mais se structure véritablement aux XVIIIe et XIXe siècles. Le secteur de Coise-Saint-Jean a été intégré à l’AOP Vin de Savoie, avec aujourd’hui environ 38 hectares de vignes sur la commune (source : Institut National de l’Origine et de la Qualité, 2023).
  • Pommes et petits fruits : à l’orée du XXe siècle, les vergers d’altitude prennent le relais là où la vigne faiblit, et la production de pommes, poires, puis fraises et framboises s’intensifie.

Le paysage de bocage a longtemps favorisé une polyculture vivrière, chaque famille exploitant un peu de tout, mêlant animaux, céréales, légumes. Jusqu’au début du XXe siècle, la plupart des habitants demeurent agriculteurs, parfois à temps partiel, partageant leur temps avec d’autres métiers, au gré des saisons.

L’eau, force motrice : moulins et énergie hydraulique

La véritable révolution locale, discrète mais déterminante, arrive au fil de l’eau. Dès l’époque médiévale, la rivière du Gelon, les petits ruisseaux et canaux dérivés deviennent les moteurs silencieux de la transformation économique.

  • Moulins à farine : On recense jusqu’à 8 moulins en activité au XIXe siècle à Coise-Saint-Jean et ses hameaux (source : Archives départementales de la Savoie).
  • Huileries et forges : Certains moulins, convertis, broient des noix ou du chanvre, voire actionnent de petits ateliers métallurgiques dès le XVIIIe siècle.
  • Scieries hydrauliques : La forêt, omniprésente sur le piémont, trouve son débouché dans des scieries qui fonctionnent à la belle saison (de mars à octobre environ), au rythme de la fonte des neiges et de la montée des eaux.

Ce tissu de petits ateliers, souvent familiaux mais parfois employant quelques ouvriers du village voisin, annonce l’industrialisation timide, mais bien réelle de la Savoie rurale.

Mutation industrielle : la Savoie, un “petit Manchester” discret

L’histoire industrielle de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier s’inscrit dans un contexte régional : celui de la Savoie du XIXe siècle, qui connaît une profonde transformation dès 1860, date de l’annexion à la France. Si le bourg ne devient jamais un pôle industriel massif, il tire profit de deux atouts décisifs :

  • L’arrivée du chemin de fer : La ligne de la Maurienne, ouverte en 1856, puis le prolongement du réseau en Combe de Savoie dans les années suivantes, facilitent l’écoulement des productions locales et l’accès au charbon, ressource motrice de la Révolution industrielle (source : SNCF Patrimoine).
  • La proximité de grandes usines : Aix-les-Bains, Chambéry, Saint-Jean-de-Maurienne voient naître métallurgie, électrolyse, papeteries. Beaucoup d’ouvriers de Coise ou des alentours partent travailler dans ces industries dès la fin du XIXe siècle, devenant « pendulaires » entre deux mondes : les champs et l’usine.

Au début du XXe siècle, le bourg accueille de petites entreprises, souvent liées à l’agroalimentaire ou au bois : fromageries coopératives, atelier de menuiserie, tuilerie. En 1914, plus de 40 % de la population masculine active combine ainsi travail agricole et emploi salarié dans la vallée (source : INSEE, recensement 1911). Les femmes s’investissent dans la production laitière (beurre, tome, gruyère) pour la coopérative locale.

Le rôle méconnu des femmes dans l’économie locale

À l’instar de beaucoup de villages alpins, Coise-Saint-Jean n’existe pas sans la force, souvent invisible, du travail féminin. Au XIXe siècle et jusque dans les années 1960, les femmes s’occupent des bêtes, transforment le lait, entretiennent les potagers, participent à la vendange et gèrent l’intendance de la famille tout en s’impliquant dans la vie paroissiale ou la gestion des écoles rurales. Une micro-économie du quotidien qui fait tenir le village.

Crises, exodes et renaissances : des années 1930 à aujourd’hui

L’entre-deux-guerres et la période qui suit la Seconde Guerre mondiale marquent une rupture : l’exode rural. En 1936, la population de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier tombe à moins de 800 habitants (contre 1 100 en 1851, source : INSEE). Les jeunes partent en ville, l’agriculture se mécanise, les vieux moulins ferment les uns après les autres.

  • La création des coopératives laitières et vinicoles, dans les années 1950-1960, sauve toutefois une partie de la production locale, assure le maintien de traditions fromagères, redonne vie aux caves à vin, et fédère la communauté autour de nouveaux projets (source : Fédération des Coopératives Viticoles de Savoie).
  • Le remembrement des terres et l’irrigation moderne permettent, à partir des années 1970, un retour de l’agriculture de qualité et le maintien de familles sur le territoire.
  • Au tournant du XXIe siècle, l’arrivée du tourisme de terroir, la vente directe et les circuits courts offrent une nouvelle vitalité. En 2023, la commune compte à nouveau près de 1000 habitants, et plus de 10 exploitations agricoles professionnelles (source : Mairie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier).

Valorisation du patrimoine bâti et mémoire vivante

À travers tout le bourg, plusieurs éléments rappellent l’histoire industrielle et rurale :

  • Anciennes maisons viticoles avec leurs caves voûtées, pressoirs et balcons sur le Gelon.
  • Restes de moulins sur le ruisseau du Buti ou du Gelon, certains encore visibles en bord de sentier.
  • Chapelles et oratoires, marque de l’importance communautaire du catholicisme rural, longtemps lié au calendrier agricole.
  • Le pont dit « romain », en réalité du XIXe siècle, qui a facilité le passage du bétail et des charrettes, puis des matières premières et des marchandises.

Regards croisés : héritage, transmission et nouveaux défis

À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, passé rural et industriel ne s’opposent jamais vraiment : ils se mêlent, nourrissent aujourd’hui encore un art de vivre particulier. Au gré des saisons, la mémoire des anciens accompagne la mutation des paysages. Les fêtes de village, la Fête de la Vigne, les randonnées sur le chemin des moulins ou la route des vins sont autant d’occasions de transmettre la connaissance et la fierté des racines.

Derrière la quiétude, le village n’échappe pas aux grands enjeux contemporains : réchauffement climatique, gestion de l’eau, préservation du bâti rural, transmission des savoir-faire. Mais ici, peut-être plus qu’ailleurs, le dialogue entre passé et présent, entre ruralité et industrie, a toujours su inventer ses propres réponses, dans la discrétion, la simplicité et le goût des autres.

Pour en savoir plus sur cette histoire, on pourra consulter les archives départementales de la Savoie, les publications de la Société d’Histoire et d’Archéologie de la Savoie, ou encore les dossiers du Musée Savoisien, qui retracent avec clarté comment les petits villages de la Combe se sont adaptés, génération après génération, à un monde en perpétuel mouvement.

En savoir plus à ce sujet :