Actualités, patrimoine et découvertes locales


Dans le secret des vieilles pierres : maisons bourgeoises et demeures historiques de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Un village, des demeures : quand les pierres murmuraient l’aisance

Entre le Chéran et les premiers contreforts alpins, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier porte dans son cœur une collection précieuse : celle des maisons bourgeoises et des demeures anciennes, témoins muets d’une société savoyarde en pleine transformation entre le XVIIe siècle et la Belle Époque.

Franchir les ruelles du village, c’est déjà surprendre sous la patine du temps l’élégance discrète mais réelle d’un bâti à la fois solide, feutré et audacieux. Mais pourquoi et comment un "petit" village de la Portes de Savoie a-t-il vu s’épanouir ces maisons aux proportions harmonieuses, aux linteaux ouvragés et aux jardins secrets ?

Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier au fil du temps : contexte et essor

Il faut pour comprendre ce patrimoine se plonger dans l’histoire régionale. Sous l’Ancien Régime, la Savoie, alors partie intégrante des États de Savoie, bénéficie d’une relative stabilité mais aussi de la proximité des routes de commerce : le sel de Moûtiers, le vin des coteaux, ou encore la laine, circulent activement entre Grenoble, Turin et Chambéry (source : Archives départementales de la Savoie).

Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier occupe sur ce réseau une place stratégique, au carrefour de la Combe de Savoie, entre les rivières et les reliefs. De ce nœud logistique découle un enrichissement progressif de certaines familles locales dès le XVIe siècle, enrichissement qui s’exprimera ensuite dans la pierre.

  • XVIIe-XVIIIe siècles : Les « notables » (avoués, commerçants, médecin, notaires, postiers) investissent dans des maisons aux volumes généreux, parfois complétés d’annexes agricoles. Quelques familles nobles – les Rieux, les Cottaret – s’installent dans de véritables « maison-fortes », combinant exploitation et villégiature.
  • XIXe siècle : L’emprise bourgeoise se renforce avec l’essor du vignoble et l’arrivée du train en 1879, reliant Montmélian et Albertville via Chamousset, à 2 km de Coise (source : Histoire des chemins de fer en Savoie).
  • XXe siècle : Les maisons anciennes marquent encore le centre, malgré la demande de modernisation et la destruction de certains édifices faute d’entretien ou lors de la construction de nouveaux axes routiers dans l’après-guerre.

Caractères architecturaux : entre classicisme savoyard et influences extérieures

La maison bourgeoise à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier se distingue nettement du simple corps de ferme. Si elle conserve parfois la pierre massive et le pisé traditionnels, sa façade adopte des codes plus ostentatoires :

  • Symétrie des ouvertures : portes centrales, fenêtres alignées sur deux ou trois niveaux, croix de Savoie parfois sculptées au-dessus des entrants principaux.
  • Linteaux moulurés et claveaux de pierre : notamment sur les « maisons de maître » qui arboraient parfois en fronton le blason familial.
  • Toitures à quatre pans, vastes greniers : histoire d’offrir de l’espace pour les récoltes, mais aussi pour l’affichage du rang social.
  • Présence d’annexes arborées et de jardins à la française : la cour, protégée des regards, servait tout autant à l’accueil des hôtes qu’aux tâches du quotidien.

À la charnière du XIXe siècle, les influences s’élargissent. L’ardoise venue du Val d’Aoste remplace parfois la tuile canal, les balcons de fer forgé empruntent au goût « haussmannien », reflet de l’ouverture grandissante de la Savoie sur la France après 1860.

Les grandes familles et anecdotes du village

Plusieurs patronymes figurent dans les registres fonciers et municipaux, illustrant la montée d’une bourgeoisie locale affirmée :

  • Les Cottaret : cette lignée de notaires et de propriétaires terriens habita longtemps une grande maison du cœur du vieux bourg, reconnaissable à sa tour d’angle (visible encore aujourd’hui au n°8 rue Saint-Jean).
  • Les Rieux : possédaient au XVIIIe siècle une demeure dont l’escalier en pierre, monumental pour l’époque, faisait l’admiration des visiteurs. Un acte de vente de 1792 évoque « une maison d’apparat et ses dépendances agricoles, entourées de hauts murs d’enceinte ».
  • Les Anglesio : famille de médecins et de commerçants italiens installés à la fin du XIXe siècle, illustrent bien cette Savoie post-annexion où le brassage amène un foisonnement culturel et architectural (source : oralité recueillie au Musée Savoisien).

Il se raconte encore aujourd’hui qu’en 1882, lors de l’incendie d’une dépendance, une chaîne humaine de quarante personnes fit le tour de la place du village pour sauver la bibliothèque de la « maison de maître » des Flamand, alors dépositaire des archives du village.

Transmission, évolutions et préservation

Si beaucoup de ces résidences sont demeurées privées et parfois remaniées au fil des ventes et des siècles, il existe quelques initiatives de valorisation. À Coise, comme dans de nombreux villages de la Combe, la municipalité a multiplié, dans les années 1980-2000, les mesures d’inventaire du bâti ancien via le service de l’Inventaire Général de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, sous la houlette de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.

  • Une dizaine de maisons antérieures à 1850 sont répertoriées comme « à valeur patrimoniale remarquable » (Base Mérimée, Ministère de la Culture).
  • L’ancien relais de poste, transformé au XXe siècle en pension de famille, puis à usage agricole, figure parmi les raretés encore visibles de ce type en Savoie intérieure.

Parmi les défis récents : la rénovation énergétique, la sauvegarde des décors intérieurs (boiseries, cheminées, papiers peints du XIXe siècle), la gestion des jardins historiques parfois morcelés lors des héritages successifs.

Ces demeures au quotidien : une vie entre héritage et modernité

Vivre ou simplement côtoyer ces maisons aujourd’hui, c’est habiter un palimpseste : celui d’un village qui conjugue tradition rurale et vie « bourgeoise » à la savoyarde. Chaque façade, chaque seuil usé raconte des choix et des destins : comment l’essor du commerce chalonnais, de l’industrie de la chaussure de Montmélian, ou encore le passage fugitif de personnalités (parmi lesquelles l’abbé Joseph Rambaud, célèbre historien local, venu en visite en 1912 – source : « Annales de la Savoie » 1913) ont façonné, génération après génération, le visage du bourg.

Ce sont aussi des lieux traversés de rumeurs et de souvenirs : une cave où se cache un vieux pressoir, un grenier dont les bois satisferaient encore aujourd’hui un menuisier, un corridor illuminé l’après-midi par une lumière de vitrail. Beaucoup de ces maisons accueillent désormais familles, restaurateurs, artisans… Leur préservation passe parfois par la location saisonnière, tout en veillant à préserver la mémoire du lieu.

Perspectives et sources d’inspiration pour le visiteur curieux

Si la plupart de ces demeures ne se visitent pas « officiellement », il suffit de musarder le long de la rue Saint-Jean, de la placette centrale ou du passage de la Chapelle pour en saisir le charme. Quelques idées pour découvrir ce patrimoine par soi-même :

  • Observer la diversité des heurtoirs et des grilles ouvragées (souvent importées de la vallée de l’Arly ou de la Maurienne à la fin du XIXe siècle).
  • Repérer les dates gravées sur les pierres de seuil, parfois antérieures à la Révolution.
  • Demander à la mairie ou à l’office de tourisme la brochure sur le « Bâti patrimonial de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier » (édition 2021, en collaboration avec la Fondation du Patrimoine).
  • Pour les marcheurs : inclure la boucle du « Vieux Village » lors des randonnées sur les hauteurs du coteau pour admirer toitures, jardins et panoramas sur le Gelon.

Dans ce territoire où la nature reprend parfois le dessus sur la pierre, les maisons bourgeoises et leurs annexes rappellent, aujourd’hui encore, que la prospérité d’un village ne tient pas qu’à sa situation mais à l’histoire humaine tissée dans les murs, griffée sur les linteaux, et gravée dans la mémoire collective.

Retrouvez plus de détails et témoignages dans les fonds des Archives départementales et lors des expositions estivales à la salle communale, pour entrer dans l’intimité de ces demeures qui font la saveur et l’orgueil discret de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier.

  • Sources principales :
    • Archives départementales de la Savoie
    • Base Mérimée (Ministère de la Culture)
    • Médiathèque de Chambéry : « Maisons rurales en Savoie », Jean-Michel Roux, 1983
    • Annales de la Savoie, 1913
    • DRAC Auvergne-Rhône-Alpes – Inventaire général

En savoir plus à ce sujet :