29/12/2025


La nuit où la cloche a disparu : chronique d'un vol au cœur du XIXe siècle savoyard

Un matin d’hiver bouleversé : quand le clocher se tait

Début février 1868. Au petit matin blême où la brume s’attarde entre les pentes du Granier et les vignes engourdies, le silence plane au-dessus de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier. Ce n’est pas un silence ordinaire, mais le creux soudain d’une note oubliée. Les villageois lèvent la tête. Où sont passées les litanies de la cloche, si fidèles aux rites du lever, des vêpres et des veillées ? Pour la première fois depuis des générations, le clocher n’a pas sonné.

Le vol de la cloche de l’église, survenu dans la nuit du 3 au 4 février 1868, fait rapidement le tour des hameaux, par la bouche des anciens et des enfants. L’affaire, au-delà de son caractère anecdotique, secoue tout un pan de la vie locale. Derrière la disparition de ce bronze patiné par les ans, c’est tout un monde qui bascule : rituels, repères, et foi, le temps d’un mystère non résolu. Quelle est donc l’histoire de ce vol, et que révèle-t-il sur notre Savoie, entre montagnards rusés et mémoire villageoise ?

La cloche de Coise : histoire, symbolique, technique

Avant de plonger dans la nuit du larcin, il faut mesurer la portée de ce qu’on a perdu cette nuit-là. Les archives paroissiales (Archives départementales de la Savoie, Série V), consultées à maintes reprises par les férus de patrimoine, mentionnent la fonte de la cloche principale en 1812 sous le Consulat de Napoléon Ier. Pesant exactement 312 kilos, pour une circonférence de 109 cm, elle portait le nom de Sainte-Agnès, patronne célébrée chaque janvier dans la vallée du Gelon.

  • Rôle religieux : La cloche rythmait messes, baptêmes, mariages et sépultures, mais annonçait aussi incendies, inondations de l’Isère, ou naissances multiples (trois tintements rapides signalaient des triplets, selon le curé Ravier).
  • Usage civil : En temps de crise, elle servait de signal d’alerte communautaire — le fameux tocsin, gravé dans la mémoire paysanne lors de l’invasion sarde de 1815.
  • Fabrication locale : Fondue par la famille Dautel, maîtres fondeurs de Chambéry, la cloche portait la devise "Non Muto Vocem Meam" (“Je ne change pas ma voix”), écho touchant à sa vocation intemporelle.

Le vol : déroulement et enquête

Le contexte : unrest et convoitises dans la Savoie du XIXe

À l’époque, la Savoie sort tout juste de son rattachement à la France (1860). La pauvreté chronique et les tensions rurales font augmenter, à travers toute la région, les petits larcins et cambriolages — on signale à Novalaise une cloche volée en 1856, à Frontenex le vol de trois croix de procession (cf. "La Gazette de la Savoie", mars 1868). Sur les chemins “à la brume”, des bandes itinérantes tentent leur chance, profitant d’un contrôle des gendarmes encore imparfait dans les villages reculés.

La nuit du vol : récit d’archives

Selon le procès-verbal des gendarmes (conservé aux Archives départementales de la Savoie, côte 5M-13), tout commence entre onze heures du soir et deux heures du matin. Les voleurs — au moins deux d’après les traces de pas relevées dans la neige éparse — forcent la porte ouest, fracturent la trappe menant au clocher, et défont la cloche de son joug avec des outils de forge, laissant derrière eux de petits éclats de bronze et de corde coupée à ras.

  • La cloche aurait été descendue à l’aide d’une poulie improvisée, manœuvrée depuis la nef.
  • En moins de deux heures, elle est portée sur une charrette dissimulée derrière le muret du cimetière.
  • On retrouve des traces profondes de roues en direction de la route du col de Champlaurent, point de fuite probable vers la vallée de l’Arc ou la Maurienne.

Quelques villageois mentionneront, plus tard, avoir entendu des pas ou des voix étouffées, mais la “conspiration du silence”, d’après l’expression de l’abbé Bélu, semble avoir prévalu par crainte de représailles.

Après le vol : réactions, recherches et conséquences

Les premières mesures et l’émoi public

Dès le lendemain, le maire Simond et le curé Ravier appellent à la solidarité et notent noir sur blanc la rapidité de la mobilisation : collecte exceptionnelle au profit de la fabrique paroissiale, battues organisées (une soixantaine d’hommes recensés dans les registres municipaux), et, fait marquant, diffusion d’avis de recherche jusqu’à Albertville, Aiguebelle, et même Chambéry via affichage et “trompette de ville”.

L’affaire est relayée en mars 1868 dans "Le Courrier des Alpes", et rendue célèbre, à l’époque, par une évocation dans un roman-feuilleton paru sous le pseudonyme "G. Valensole" (non identifié, source BnF Gallica).

Une enquête délicate : entre rumeurs et indices

Malgré la réquisition de plusieurs maréchaux-ferrants et colporteurs, les enquêteurs ne retrouveront jamais la cloche entière. Les hypothèses abondent :

  • Refonte de la cloche en lingots de bronze pour la revente sur les marchés italiens, selon les gendarmes.
  • Récupération partielle de la cloche comme “masse” pour des contrebandiers de la vallée d'Aoste.
  • Souvenir folklorique : certains récits prétendent que des fragments auraient été retrouvés dans des forges clandestines vers Saint-Pierre-d’Albigny en 1870.

La réalité, sans doute, se niche dans l'entre-deux : la cloche a disparu, emportant avec elle une part du patrimoine sonore — et sa trace matérielle s’efface dès le printemps sous les labours et les pluies.

Cloche volée, village changé : mémoire, rites, légendes

L’absence sonore : inventer de nouveaux repères

Sans cloche, tout tourne différemment : les rendez-vous, les offices, même le rythme des foins ou celui de la “descente du lait” deviennent flottants. Le village expérimente, pour la première fois, l’incertitude et l’attente. À la place de Sainte-Agnès, des crécelles et un vieux triangle de fer prêté par la métairie du Clos font office de substituts provisoires. La chronique paroissiale raconte, non sans malice, que “les enfants rêvent la nuit d’une cloche qui vole” — allusion à la croyance selon laquelle elle circulerait de toit en toit, invisible comme la lune.

La solidarité villageoise : collecte et nouvelle cloche

Après huit mois de privation, en octobre 1868, la communauté réunit assez de fonds pour commander une nouvelle cloche, légèrement plus petite (294 kilos, signée “F. Paccard, Annecy-le-Vieux”), mais gravée cette fois du mot “Resurgam” (“Je ressusciterai”). La nouvelle cloche sonne toujours au-dessus de Coise, témoin discret de cette nuit-là et symbole de la résilience locale.

  • La collecte aura mobilisé près de 78 familles, records historiques pour la paroisse.
  • La cérémonie d’inauguration, le 11 novembre 1868, donne lieu à la plus grande fête populaire du canton selon "Le Messager Savoyard".

L’impact sur la mémoire collective et le folklore

L’affaire inspire dictons et devinettes transmises dans les veillées jusque dans les années 1930, ainsi que des récits enjolivés : certains anciens prétendent reconnaître le son de “leur” cloche disparue dans d’autres villages — notamment à Saint-François-de-Sales, célèbre pour ses changements de cloche soudains, mais jamais prouvés (voir "Inventaire général du patrimoine culturel en Savoie", 1998).

  • “Ne laisse jamais ta cloche sans veilleur, sinon elle te fera marcher !”
  • “À la Sainte-Agnès, gare à ceux qui dorment près des clochers !”

Jusqu’au XXe siècle, le vol de la cloche est aussi prétexte à de petites farces : lors du carnaval, un “voleur de cloche” est désigné, hué puis couronné pour conjurer la malchance.

Un événement révélateur d’une époque et d’un terroir

Le vol de la cloche de l’église de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier n’est pas qu’un fait divers rural : il parle d’un territoire mouvant, tendu entre mémoires anciennes et réalités nouvelles, tiraillé par la transformation du monde paysan dans la Savoie post-rattachement. Il cristallise, à sa façon, la fragilité et la force des liens communautaires, l’importance des repères partagés, la capacité d’un village à transformer une épreuve en source d’identité profonde.

La cloche envolée a laissé place à mille histoires, parfois vraies, parfois réinventées au fil du temps. Elle demeure pour ceux qui prêtent l’oreille aux pierres comme aux vivants — une note d’attente, d’espoir et de tendresse, gravée dans la mémoire de la vallée.

Sources utilisées :

  • Archives départementales de la Savoie, série V (fonds paroissiaux et procès-verbaux de gendarmerie, 1868).
  • “La Gazette de la Savoie”, mars 1868 & “Le Courrier des Alpes”, mars 1868.
  • Inventaire général du patrimoine culturel en Savoie, 1998.
  • BnF Gallica – roman-feuilleton signé “G. Valensole”, 1868.
  • Inventaire du patrimoine campanaire savoyard, Association Campanaire Savoyarde, 2015.

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