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Impossible de parler de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier sans évoquer la délicatesse de ses paysages faits de cultures, de vignes suspendues et de rivières, mais aussi de lignes dessinées au fil de l’histoire : les frontières. Avant d’être des traits sur une carte, elles étaient sources d’ententes, d'entraides, mais aussi de débats et parfois de tiraillements. La Savoie – région aux frontières souvent interrogées – a hérité d’une tradition de bornages et de limites mouvantes, reflet d’un territoire vivant, jamais figé, toujours réinventé par ses habitants.
À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, commune de presque 1 400 âmes (dernier recensement INSEE 2021), il n’est pas rare que les rues arborent encore les vestiges d’anciennes bornes ou que les récits d’aînés évoquent des litiges oubliés. Ce territoire a traversé, depuis le Moyen Âge, une succession de découpages, litiges, partages et accords parfois surprenants, intimement liés à la situation de carrefour entre vallées – Isère et Gelon – et anciens cantons.
La notion de frontière telle qu'on la connaît remonte aux grandes délimitations du Moyen Âge, à une époque où le territoire de Coise faisait encore partie intégrante du duché de Savoie. Les premiers conflits de terrain apparaissaient rarement sur des activités agricoles uniquement : ils mélangeaient fiscalité, religion et stratégie défensive.
Dès la première moitié du XIXe siècle, avec la modernisation des cadastres sous le Royaume de Sardaigne puis avec l’annexion à la France en 1860, la question des limites se précise, et les litiges prennent un tour plus administratif. Beaucoup de dossiers conservés aux archives départementales de la Savoie relatent la pose de bornes en pierre gravée et les procès liés aux ambiguïtés de terrain, notamment entre exploitants agricoles ou entre Coise et les voisins de Chignin ou Saint-Pierre-d’Albigny (source : Archives Savoie).
L’arrivée du cadastre napoléonien, dès 1808 dans la région, devait clarifier les limites. Il aura surtout offert de nouveaux prétextes à discussion : l’erreur d’un arpenteur pouvait faire basculer une vigne d’un nom à un autre. On trouve trace, encore aujourd’hui, d’actes notariés rectificatifs, notamment pour des “mauvais alignements sur la route dite de Montmélian”, récupérés aux archives communales.
Au-delà des grandes disputes de terre, la vie quotidienne était souvent ponctuée par de menues querelles sur le passage, les servitudes et les chemins entre hameaux. La mémoire locale retient :
Un cas resté fameux, cité dans les bulletins communaux des années 1950, concerne la disparition soudaine d’une borne frontière à l’entrée du bois de la Roche. Retrouvée quelques mois plus tard dans le fossé d’un champ voisin, cette pierre marquée d’une croix avait, selon toute vraisemblance, été “égarée” pendant des travaux agricoles, nourrissant bien des conversations au marché de Saint-Jean.
Dans les années 1930, la famille Duret d’un côté du ruisseau, la famille Guichon de l’autre, se livrent à une course au bornage : chaque crue déplaçait le lit du ruisseau, modifiant la surface utile. La mairie dut faire appel à un expert-géomètre, dont le rapport a figé la limite jusqu’à aujourd’hui et sert encore de référence lors des ventes (source : minutes notariales, témoignages recueillis en 2016 lors du centenaire de la fusion communale).
Avec la modernisation agricole et les programmes de remembrement des années 1950 et 1970, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier a participé à l’apaisement de nombreux conflits fonciers. Le remembrement – souvent impopulaire à ses débuts – a permis de mettre fin à certaines querelles séculaires (source : Journal “Le Dauphiné Libéré”, éditions Maurienne, 1977).
De fil en aiguille, la commune a appris à privilégier la médiation et le dialogue, héritage encore très vivant aujourd’hui.
Les querelles de bornage, si elles se sont apaisées, ont laissé une trace dans les mémoires : ici, une pierre recouverte de mousse ; là, une croix patinée qu’on montre aux enfants lors des promenades. Elles sont, à leur façon, un témoignage de l’attachement des habitants à leur terre mais aussi à leur histoire, faite d’ajustements, de compromis, et parfois, d’un brin de rivalité bon enfant.
Quant aux frontières actuelles, elles sont vécues moins comme des lignes de division que comme le reflet de la diversité et de la richesse du territoire. On se plaît encore à raconter, dans les cafés ou lors des assemblées du village, ces petites histoires qui disent tant de l’esprit savoyard : tranchant mais convivial, attaché à la terre, mais prêt à la partager, pour peu qu’on respecte l’histoire et les accords d’hier.
Le temps a fait son ouvrage : d’anciennes querelles sont devenues patrimoine commun. De ces histoires de frontières, la commune de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier tire une identité à la fois ancrée et ouverte, curieuse de transmettre sans jamais cesser d’évoluer.