21/02/2026


Quand la guerre passe à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier : mémoires, traces et renaissances

Un village savoyard à l’épreuve du siècle

S’il est une période qui a bouleversé la destinée de notre village, c’est bien celle des deux guerres mondiales. Entre montagnes et Isère, la commune de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier a vu passer, entre 1914 et 1945, des vagues profondes de changements, de chagrins et de courage ordinaire. Comme ailleurs sans doute, mais avec ses accents, ses hommes, ses silences, ses pierres, et cet art savoyard de tenir bon.

La mémoire des guerres se lit ici dans les monolithes des monuments aux morts, dans les noms gravés, dans les maisons autrefois vides de leurs hommes, mais aussi dans les paysages agricoles modifiés, l’industrie toute neuve, l’organisation sociale, et ces rendez-vous qui irriguent toujours la vie de la commune. Déplier, raconter, mettre en lumière cette histoire n’est pas un exercice d’archives centenaire : c’est mesurer où palpite encore la mémoire, et comment elle façonne notre aujourd’hui.

1914-1918 : départs, absences et blessures de la Grande Guerre

La mobilisation : un choc pour la population

Lorsque la mobilisation générale est décrétée en août 1914, la vallée de l’Isère, comme tout le département de la Savoie, voit partir ses hommes entre 18 et 45 ans. Dans la commune de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier (alors souvent désignée par « Coise », avant la fusion officielle de 1832 puis la séparation de 1913), la majorité des jeunes hommes valides partent au front, principalement affectés dans les régiments d’infanterie alpine – tel le 97e RI de Chambéry, ou le 70e de Grenoble (source : Mémorial GenWeb).

  • En 1911, la commune comptait 761 habitants (source : INSEE).
  • Durant la première guerre mondiale, plus de 80 hommes de la commune sont mobilisés. Cela représentait alors près de 40% de la population masculine adulte.

Les champs se retrouvent orphelins de bras. Les femmes, les enfants, les anciens prennent le relais, transformant temporairement (et durablement, parfois) la structure du travail agricole et familial. Des lettres ont circulé, parfois confiées au hasard d’un passant entre Chambéry et la vallée, témoignant d’une angoisse, d’un espoir, et de ce lien tenace au pays.

Le prix humain : pertes et deuils

Le monument aux morts de la commune, inauguré en 1921, gravera pour l’éternité les noms de 36 jeunes tués ou disparus (source : Monuments aux morts en Savoie). Une hémorragie silencieuse sur une génération : des familles meurtries, des villages entiers qui ne s’en remettront jamais tout à fait.

  • De nombreux veufs et orphelins se retrouvent alors chefs de foyer, avec un quotidien bouleversé.
  • Le manque d’hommes pousse, après-guerre, à organiser des coopératives agricoles pour suppléer la main-d’œuvre disparue.

Des traces toujours visibles

  • Monument aux morts : Érigé au cœur du village, il est aujourd’hui encore le support des cérémonies du 11 novembre, chaque nom résonnant comme une prière silencieuse.
  • Changements agricoles : Après 1918, la vigne et certains pâturages sont laissés à l’abandon, faute de repreneurs. D’anciennes terrasses témoignent de ces terres délaissées, aujourd’hui reconquises par la forêt ou replantées.

1939-1945 : résistances, privations et reconstruction

L’ombre de la guerre et la vie quotidienne

La Seconde Guerre mondiale frappe la commune différemment. Si la mobilisation est à nouveau décrétée en 1939, nombre de familles sont déjà marquées par la mémoire récente des pertes de 1914-1918, et la peur de tout recommencer. Les hommes mobilisés partent au 13e bataillon de chasseurs alpins ou sont affectés dans des unités de mobilisation de l’armée française de l’Armistice, qui patrouillera brièvement dans la vallée.

Après l’armistice de 1940 et l’Occupation, la région est divisée entre la zone italienne (jusqu’en 1943) puis allemande. La Savoie devient un territoire de passage clandestin, de résistances autant que de réquisitions. Les privations alimentaires sont sévères : la commune doit livrer une part de ses récoltes, les tickets de rationnement font partie du quotidien, et le troc devient monnaie courante (source : Mémoire Alpine).

Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, un village sous surveillance

  • Collaborations et résistances : Plusieurs jeunes du village rejoignent les maquis alentour, notamment dans le secteur du col de la Madeleine ou du Lac Bleu. Deux figures locales, cités lors d’une cérémonie communale de 1948, seront reconnues comme « Justes parmi les Nations » pour avoir caché une famille juive originaire de Chambéry (source : Yad Vashem).
  • Rafles et drames : En 1944, la bourgade connaît une rafle menée par les forces allemandes du secteur de Montmélian, cherchant à démanteler la logistique des groupes FTP de Tarentaise, selon les archives départementales (Archives départementales de la Savoie).
  • Prisonniers et réfractaires : Une dizaine de jeunes de la commune seront envoyés en Allemagne comme « STO » (Service du Travail Obligatoire) et ne reviendront au pays qu’après la Libération.

Bouleversements et espoirs d’après-guerre

  • Réseaux d’entraide : La solidarité villageoise s’enracine dans ces années noires, avec la création de petites sociétés agricoles mutualistes et d’une coopérative laitière en 1947.
  • Les commémorations : Dès 1946, le 8 mai devient à Coise une célébration importante, réunissant la nouvelle génération autour du monument, la mémoire de la Résistance s’invitant dans les chants et témoignages.
  • Renaissance démographique : Alors que la commune était tombée à moins de 650 habitants au sortir de la guerre, le retour des prisonniers, l’arrivée de réfugiés italiens et polonais relancent un lent repeuplement.

Comment la mémoire traverse-t-elle les générations ?

  • Les noms qui restent : Beaucoup de familles « anciennes » de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier portent des noms gravés sur le monument aux morts. Le souvenir circule lors des fêtes du village, dans les récits transmis, parfois malgré l’oubli.
  • Les paysages : Quelques granges servent toujours de repères – elles ont abrité des réfractaires en 1943, ou laitières improvisées durant la guerre. Les routes muletières, empruntées pour fuir lors des rafles, sont aujourd’hui des sentiers de randonnée.
  • École et transmission : Les enseignants organisent chaque année une visite des monuments locaux, multipliant les ateliers de mémoire, et invitant d’anciens à témoigner auprès des enfants.

Quelques faits marquants à retenir

Période Chiffres clés Faits notables
1914-1918 80 mobilisés, 36 morts Déclin des vignes, coopératives agricoles créées, absence générationnelle
1939-1945 10 STO, plusieurs résistants/rebelles Caches de réfractaires, rafle de 1944, familles reconnues Justes

De la souffrance à la vie : un territoire qui se réinvente

Les cicatrices ne sont jamais qu’effacées : elles épousent les ondulations du paysage, structurent la vie sociale, parlent dans les regards. Si les deux conflits mondiaux ont parfois donné des années mortes, ils ont aussi creusé le sillon d’une solidarité. Aujourd’hui, sur la place du village, un arbre a été planté en hommage à la paix. Il pousse à côté du monument aux morts – symbole « d’un temps pour se souvenir et d’un temps pour semer à nouveau », comme l’écrivait un instituteur local dans les années 1970.

La commune s’est transformée. Elle compte aujourd’hui plus de 1100 habitants (source INSEE), des vignes rénovées, des industries légères qui ont émergé dans l’après-guerre, et un tissu associatif dynamique où perdure l’esprit de partage. Les guerres mondiales ont marqué la terre, mais aussi l’élan d’aller de l’avant. Sous la douceur des collines et l’ombre bleutée du Mont Charvin, le goût de vivre ensemble et de ne rien oublier veille encore.

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