15/02/2026


Sous la poussière du temps : métiers perdus et savoir-faire éteints à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Un village façonné par les mains de ses artisans

Traverser Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, c’est plonger dans un paysage tissé d’histoire et d’alluvions, où chaque ruelle porte la trace de gestes oubliés. Si le hameau se fait discret entre collines et vignobles, c’est bien dans ses ateliers, au fil du Gelon, que la vie, pendant des siècles, a bourdonné autour de métiers dont il ne reste parfois que les noms sur les actes anciens et les pierres usées par le quotidien.

Le bourg et ses écarts, de Montjouvin à Chéran, furent longtemps un microcosme vivant : communautés agricoles, petits marchands, laboureurs, mais aussi toute une galerie de métiers aujourd’hui disparus, ciselant une vie locale qui n’a guère laissé de traces dans les manuels.

Les métiers du bois et du feu : emblèmes d’une Savoie rurale

Le tonnelier : le faiseur de barriques au cœur des vignes

Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, comme nombre de villages savoyards, a longtemps été entouré de vignes, dont les anciens cadastres portent encore les noms de “vignes de la colline” et “la Côte”. À la fin du XIXe et jusqu’au début du XXe siècle, les tonneliers étaient essentiels. À eux les copeaux de chêne, les cercles de châtaignier et la rythmique du maillet. Impossible d’imaginer des caves sans tonneaux, alors que la viticulture faisait vivre jusqu’à 40 familles en 1910 sur la commune (source : Archives Départementales de la Savoie).

  • Savoir-faire : Le tonnelier fabriquait non seulement les futs à vin mais aussi ceux à jus, eaux-de-vie et vinaigres.
  • Déclin : L’arrivée du vin embouteillé et la baisse drastique des surfaces de vigne—moins de 10 hectares aujourd’hui selon le cadastre local—scellent la disparition du métier dans les années 1950-1970.

Aujourd’hui, plus de traces de ces ateliers de copeaux si ce n’est l’ancienne “rue du Tonnelier” sur un plan usé.

Le charbonnier : la vie au noir dans la forêt de Chéran

Les grandes surfaces boisées de la commune, notamment du côté du Chéran, furent longtemps le terrain d’un savoir-faire aujourd’hui totalement éteint : celui de la production de charbon de bois par les charbonniers. On trouve mention, dans les recensements de 1846 et 1861, d’au moins trois familles vivant de ce métier (source : “Mémoires et traditions de la Savoie rurale”, P. Ducret, 1999).

  • Processus : Monter la meule, veiller la combustion lente, puis racler la poussière fine, autant de gestes disparus de la mémoire collective.
  • Rôle : Le charbon servait de combustible aux forges et aux boulangers dans la vallée de l’Isère jusqu’au début du XXe siècle.
  • Fin : Le passage à l’énergie fossile et à l’électricité après la Première Guerre mondiale fait disparaître ces silhouettes austères des sous-bois.

Des métiers de la laine et du village : saisonniers de la Savoie

Le berger-transhumant : gardien invisible des estives

S’il reste encore quelques brebis sur les pentes voisines, le métier de berger tel qu’il était pratiqué—transhumance à pied, nuits sous abri sommaire, agneaux dans le clocher pour la Saint-Jean—n’existe plus. Au début du siècle dernier, le recensement de 1906 mentionnait plus de 200 ovins sur la commune, pour trois familles spécialisées dans l’élevage et la conduite de troupeaux (Source : INSEE, Savoie).

  • Anecdote : Le berger était souvent appelé pour bénir les bêtes à la Saint-Urbain, patron des éleveurs, tradition qui a disparu avec le métier dans les années 1970.
  • Transformation : L’étable moderne et le transport en camion ont eu raison de ce savoir-faire immémorial lié aux rythmes de la montagne.

Le tisserand itinerant : aux origines des draps rustiques

Disséminés de ferme en ferme, les tisserands à bras venaient auparavant proposer leur service chaque automne. Leur spécialité à Coise ? Transformer la laine noire des brebis en drap grossier, les “burats”, rudimentaires mais si résistants à la bise des Bauges (source : “La vie quotidienne en Savoie au XIXe siècle, J. Viallet, 1986).

  • En 1872, on comptait encore deux tisserands sur la commune, effectuant l’aller-retour entre Arbin et Montmélian avec leur métier à bras démontable.

La dernière trace remonte aux années 1930 ; les draps manufacturés, importés de Lyon, coulèrent ce métier dur mais vital, lui aussi oublié.

Entre marché et foire : métiers ambulants et détails du quotidien

Le rémouleur : l’affûteur des couteaux et faux

Personnage haut en couleur, le rémouleur parcourait jadis tous les villages de la combe de Savoie. À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, il était attendu chaque printemps à l’occasion de la foire de la Saint-Jean. Vers 1905, un registre mentionne son passage annuel payé en monnaie… ou en fromage ! (source : Archives Paroissiales, registre des comptes, 1903-1911).

  • Outillage : Simple charette, meule à eau, sifflet d’annonce.
  • Évolution : Le rémouleur disparait dans les années 1950 avec l’arrivée des premiers couteaux inoxydables et la mécanisation agricole.

L’arracheur de dents et le perruquier : la santé et l’élégance sur le marché

Les archives communales font mention de l’“arracheur de dents” en 1821 et d’un perruquier en 1854, tous deux itinérants :

  • Arracheur de dents : Praticien sans diplôme, souvent ambulant entre Coise et Montmélian, connu pour extraire les dents douloureuses à la volée, lors des foires annuelles.
  • Perruquier-coiffeur : Spécialiste des “rougeurs” et “frisés”, il était chargé de coiffer les dames à la mode genevoise lors des mariages ou de la foire d’automne.

Leur disparition s’explique par la montée en puissance des médecins et coiffeurs professionnels dès la IIIe République.

Mémoire, traces et transmission : la question du patrimoine immatériel

Croiser aujourd’hui ces métiers sur les anciens registres paroissiaux ou dans les témoignages d’aînés revient à tenter de saisir, à travers les mots, un parfum, un geste – parfois même une croyance. Leur disparition raconte la modernité, mais aussi la fragilité de certains savoir-faire. De nombreux outils demeurent exposés au Musée de la vigne et du vin de Montmélian ou lors de la fête du patrimoine à la Maison Forte de Myans.

  • Patrimoine oral : Les écoles de la vallée invitent parfois d’anciens artisans ou leurs descendants à témoigner, histoire de redonner vie à ces silhouettes oubliées.
  • Toponymie : Les noms de rue, les lieux-dits (Rue du Tonnelier, Combe du Charbonnier) restent les derniers échos discrets de cette mémoire quasi effacée.

La Savoie rurale, longtemps isolée du monde, fut un laboratoire d’innovation populaire, où l’on recyclait tout, avançait au rythme des saisons, échangeait plus qu’on achetait. On en garde le goût de la fête et du coup de main, héritage précieux à préserver face au grand effacement des mémoires paysannes.

Pour aller plus loin : sources, musées et balades sur les traces des anciens métiers

  • Archives Départementales de la Savoie : recensements, plans cadastraux, archives notariales
  • Musée de la vigne et du vin de Montmélian (pour l’art du tonnelier, les outils de vigneron)
  • Maison Forte de Myans, animée par des passionnés du terroir savoyard
  • Bibliographie spécialisée : “La vie quotidienne en Savoie au XIXe siècle”, J. Viallet ; “Mémoires et traditions de la Savoie rurale”, P. Ducret
  • INSEE, série Population Active (recensements 1836-1954)
  • Anciennes cartes postales, collection privée de la famille Arpin (Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier)

Retrouver ces métiers, c’est se rappeler combien le quotidien de nos villages fut complexe, inventif, tissé de mains habiles et de patience. Un savoir qui, s’il ne se transmet plus dans les gestes, continue de nourrir notre regard sur la Savoie d’aujourd’hui et de demain.

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