05/01/2026


Dans les pas des métiers oubliés : chronique du passé économique de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Au seuil du village, la mémoire du travail

Entre les chemins frôlant les vignes et les sentiers boisés, il plane, à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, une impression de persistance douce du passé. Ici, les pierres de granit et les feuillages murmurent encore les noms de métiers disparus, qui ont longtemps structuré l’économie et forgé l’identité de notre coin de Savoie. Redonner vie à ces gestes oubliés, c’est offrir une passerelle entre histoire et présent, et comprendre ce qui façonne, en profondeur, le caractère de ce village niché entre Combe de Savoie et vallée du Gelon.

Les vignes de Coise-Saint-Jean : un vignoble presque effacé

Difficile d’imaginer, en 2024, que Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier ait été un village aussi attaché à la vigne qu’à la montagne. Pourtant, jusqu’au début du XXe siècle, la culture de la vigne occupait la majorité des coteaux bien exposés, en étroite complémentarité avec la polyculture vivrière et l’élevage (Archives départementales de la Savoie). Les quelques parcelles de vignes encore entretenues rappellent que cette activité fut, jadis, une affaire d’équilibre familial et de réseaux locaux.

  • Le vigneron-coopérateur : À la fin du XIXe siècle, la plupart des familles possédaient une ou deux parcelles en indivision ou fermage. La viticulture à Coise n’était pas grandement exportatrice, mais permettait l’autonomie alimentaire et des échanges lors des foires locales.
  • Le tonnelier : Méconnu aujourd’hui, le métier du tonnelier, qui fabriquait et réparait les fameuses “pièces” savoyardes, était souvent exercé en complément d’une activité agricole ; il reste très peu de témoignages matériels de ces ateliers, mais on en recense encore dans les registres de 1868.

L’arrivée du phylloxéra dans les années 1880-1900 (source : Vins de Savoie) et la lente déprise rurale ont scellé le destin de ces vignes. En 1905, on compte déjà moins du quart des surfaces plantées par rapport à 1870. Les familles, privées de complément de revenus viticoles, émigrent ou se reconvertissent.

Muletiers et rouliers : ces passeurs des cols et vallées alpines

L’économie pré-industrielle du village s’appuie aussi sur la mobilité. Avant que le rail ne relie Chambéry à Montmélian, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier était à la croisée de petites routes stratégiques : la route du sel, du vin, du bois (source : Le patrimoine rural savoyard, éditions La Fontaine de Siloé).

  • Le muletier : Ces hommes robustes menaient de longues caravanes de mulets à travers les cols, transportant sel, sucre, toiles et même charbon, jouant ainsi un rôle vital dans la circulation des marchandises.
  • Le roulier : Par tous les temps, ils guidaient leurs lourds attelages de chevaux ou de bœufs sur les routes de terre, assurant le relais entre les producteurs locaux et les marchés d'Aix-les-Bains ou du Piémont.

Si la trace des muletiers et rouliers s’estompe dès 1860 avec l’essor ferroviaire, quelques descendants se souviennent encore de l’odeur du cuir des selles, des haltes à la Fontaine Rousse et du tintement matinal des sabots dans la brume.

Le maréchal-ferrant, au cœur du village

Un autre métier oublié qui tenait le haut du pavé, littéralement, est celui de maréchal-ferrant. Jusqu’aux années 1950, toute bête de somme ou de trait passait, chaque saison, entre les mains expertes du “ferrand”. Outre la question des sabots, le maréchal de village intervenait aussi sur la forge, réparant charrues, herses, et outils agricoles.

  • Il existait encore, sur la place du village, un atelier actif jusque dans les années d’après-guerre (témoignages locaux et Patrimoine Auvergne-Rhône-Alpes).
  • Ce métier associait savoir-faire manuel et connaissance des traditions locales : sélection des fers selon le type de sol, adaptation au climat, aux races de bêtes montagnardes.

On disait même qu’un bon maréchal-ferrant préservait la santé d’un troupeau… et l’équilibre de tout le hameau.

Bergers, fromagers et corbeilles de mémoire pastorale

Ici, les pentes du Haut-Gelon ont été, très longtemps, le domaine des chèvres, puis des brebis et vaches tarines. Le métier de berger, souvent saisonnier, façonnait le rythme social du village.

  • Bergers itinérants : Au printemps, ils menaient les bêtes vers les premiers pâturages, logeaient dans des cabanes sommaires de pierres sèches, marquant ainsi la transhumance (source : Savoie Mont Blanc).
  • Fromagère ou fromager : L’élaboration du beurre, de la tome ou d’un “caillé” frais était souvent le fait des femmes, qui transmettaient recettes et tours de main au fil des générations.

En 1920, plus de 70 % des familles possédaient du bétail, selon les données issues des recensements agricoles anciens (INSEE).

Charrons, sabotiers, vanniers : l’art de la main et le bois de la vallée

Les métiers du bois forment une véritable mosaïque dans la mémoire économique de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier.

  • Le charron, artisan essentiel, fabriquait et entretenait roues, charrettes et traîneaux, adaptés à la topographie du secteur.
  • Le sabotier, quant à lui, transformait le hêtre ou le bouleau local en sabots : résistants, bon marché, ils chaussaient tout le village. Des ateliers étaient encore mentionnés en activité en 1910 (source : Dictionnaire historique de la Savoie, Désormaux, 1914).
  • Le vannier travaillait l’osier cultivé sur les zones humides du Gelon, tressant corbeilles, claies et paniers pour le marché, la vendange, ou la cueillette.

La lente mécanisation agricole et l’essor des matières industrielles (acier, plastique) dans les années 1950 sonnent le glas de ces métiers du bois, mais il subsiste, ici et là, une poignée d’outils, quelques morceaux de mémoire.

Les femmes au centre de l’économie invisible

On aurait tort, enfin, d’oublier le rôle majeur des femmes, qui tenaient autant la ferme que la maisonnée. Leur savoir-faire couvrait bien des métiers “invisibles”, mais pourtant clé :

  • La filière textile : filage de la laine, confection de toiles de chanvre pour les draps et vêtements, parfois jusqu’au troc.
  • La vente de denrées sur les marchés : poussées par l’économie de subsistance, elles vendaient beurre, œufs, légumes, ou lait, parfois jusqu’à Montmélian.
  • La transmission culturelle : ces gestes et savoirs de la ruralité, qui, transmis de mère en fille, font partie du patrimoine immatériel du village et sont encore évoqués lors des veillées ou fêtes de pays (Mémoire & Terroirs).

Quand la mémoire travaille encore : traces et survivances

Ce tissu de métiers oubliés ne s’efface jamais complètement. Dans la fête du village, on croise parfois un stand de vieux outils, une démonstration de tonte ou de fabrication de beurre à l’ancienne ; dans les échanges, de famille en famille, circulent encore récits et photos sépia.

Des associations locales, telles que la Société des Amis du Vieux Coise, œuvrent à documenter ces activités et à sauvegarder les traces tangibles du passé (archives, outils, témoignages oraux…). Quelques fermes en conversion bio ou en circuits courts renouent même, parfois, avec l’esprit de ce patrimoine rural.

L’avenir du passé : ce que ces métiers nous inspirent encore

Parler des métiers oubliés, ce n’est pas céder à la nostalgie, mais comprendre ce qui tisse un lien puissant entre paysage, économie, et mémoire. Les mutations du XXe siècle – exode rural, mécanisation, fin de la polyculture – ont bouleversé ce fragile équilibre, mais la force des racines demeure. Les nouveaux habitants, les amoureux du coin, inscrivent à leur façon une page contemporaine dans ce récit commun.

Évoquer les vignerons coopérateurs, les femmes sur les marchés ou les sabotiers, c’est rappeler la force de l’entraide, la flexibilité face à l’inattendu, la capacité à adapter et renouveler son art de vivre. Dans le bruissement des feuilles et le silence feutré des granges, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier porte encore, discrètement, l’empreinte de ces vies laborieuses – et invite tout curieux à tendre l’oreille, et l’œil, pour en saisir l’écho.

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