17/11/2025


L’empreinte du XVIIIe siècle : Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier décrypté par la carte de Cassini

La carte de Cassini : une porte ouverte sur le passé savoyard

Dans la lumière douce qui enveloppe les collines entre Isère et Gelon, il est parfois difficile d'imaginer l’aspect qu’offrait Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier il y a trois siècles. La carte de Cassini, réalisée à la fin du XVIIIe siècle, agit comme une machine à remonter le temps. Première carte topographique couvrant tout le royaume de France (y compris ses marches savoyardes après 1792), elle fut conçue sous l’impulsion de César-François Cassini de Thury et de sa famille. Son objectif : fournir une vision globale, précise et scientifique du territoire.

Pour Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, ce précieux document, daté localement de la feuille de Montmélian (environ 1760-1780), offre une photographie rare et détaillée de notre vallée entre Bauges et Combe de Savoie, au tout début de l’ère moderne.

  • Dénomination de l’époque : On trouve le village simplement sous le nom de « Coise », la fusion avec Saint-Jean-Pied-Gauthier datant seulement de 1832.
  • Échelle utilisée : 1/86 400, ce qui équivaut à une précision remarquable pour l’époque (source : BNF Gallica, Cartes de Cassini).

Un paysage transformé : ce que la carte révèle des villages et hameaux

Une occupation plus dispersée qu’aujourd’hui

Sur la carte de Cassini, Coise apparaît comme un village articulé autour de quelques axes structurants, mais entouré d’une mosaïque de petits hameaux, plus disséminés qu’actuellement :

  • Le bourg principal : On distingue la localisation du cœur historique, proche de la chapelle Saint-Benoît. Anecdote : Les traces du bourg se retrouvent encore aujourd’hui à travers l’alignement ancien des bâtisses autour du carrefour menant vers Montmélian et Chamousset.
  • Hameaux disparus ou oubliés : Plusieurs lieux-dits sont mentionnés sur Cassini mais n’apparaissent plus dans la toponymie actuelle, comme Les Granges, Les Chavonnes ou le Petit Couras. Certains sont devenus simples champs, d’autres portent encore, pour les initiés, la mémoire d’anciennes exploitations agricoles.
  • La rivière du Gelon : L’axe du Gelon, sur lequel s’appuyaient jadis moulins, pêcheries et gués, structure l’organisation du territoire local et la carte insiste sur ses méandres, moins régulés qu’aujourd’hui.

Église et lieux de culte : des repères incontournables

Sur la carte, la présence d’une église (mentionnée par une croix) signale l’ancien poids du spirituel dans la vie du village. Coise n’était pas alors un centre paroissial majeur, mais son église, visible sur Cassini, atteste d’un ancrage religieux et social ancien, point de repère pour les voyageurs et pour les échanges entre communautés.

La trame des routes et chemins : entre histoire et permanences

L’un des apports essentiels de la carte de Cassini réside dans le dessin des routes, chemins muletiers et sentiers. Bien avant les grands axes départementaux (la RD1006, la « route impériale » n’existe pas encore), le réseau était forcément plus modeste :

  1. Le grand chemin d’Italie : On aperçoit le tracé de l’ancienne route menant de Montmélian à Albertville, passage obligé des muletiers, charretiers et pèlerins (source : Archives départementales de la Savoie).
  2. Des chemins ruraux : Plusieurs embranchements relient les différents hameaux entre eux et à la plaine, soulignant l’importance du maillage pour le transport du vin, du bois et du foin.
  3. Absence de certains ponts actuels : La carte met en évidence l’absence de franchissements modernes : ni le pont sur le Gelon à la sortie du village, ni les passerelles vers Châteauneuf n’existaient alors sous leur forme actuelle.

Quelques portions de ces anciens itinéraires sont encore praticables à pied — c’est le cas du chemin de Les Roches, jalonné de murets et de bornes en pierre, mémoire du « tracé Cassini ».

Bois, landes, vignes et marais : composition du paysage rural

La part belle aux espaces naturels

Ce que la carte de Cassini montre et que l’œil moderne pourrait oublier, c’est l’importance des forêts et des terrains incultes. On y lit :

  • Bois étendus sur le versant nord : Les bois de la forêt du Villaret et des abords de Saint-Jean étaient bien plus continus, cédant moins de place qu’aujourd’hui à la vigne et à l’urbanisation.
  • Marais du bas Gelon : Le triangle Gelon-Isère formant la plaine était souvent rosacée de zones humides. Les marais, signalés comme « prairies marécageuses » sur Cassini, accueillaient des terres de fauche, mais aussi moustiques, grenouilles et pêcheurs occasionnels.
  • Premiers vignobles : La vigne, bien présente, couvrait surtout les coteaux exposés, marquant déjà l’origine du terroir viticole de Coise-Saint-Jean, alors embryonnaire par rapport à l’actuel vignoble de Savoie.

Fragments d’un paysage disparu

La carte de Cassini permet de retrouver des espaces agricoles aujourd’hui reboisés ou urbanisés. L’exemple du « Champ du Four » (mention sur Cassini) l’illustre : là où prospéraient des champs ouverts, on voit aujourd’hui des rangées d’arbres fruitiers ou de jeunes forêts colonisatrices.

Voix et pierres : mémoire des édifices oubliés

Au fil des siècles, nombre de bâtisses ont disparu ou changé de rôle. La carte de Cassini mentionne plusieurs éléments perdus ou modifiés :

  • Moulins sur le Gelon : Cassini en dresse la présence, là où les archives communales attestent par la suite d’au moins deux moulins à grain, essentiels à l’économie du village (source : Ch. Excoffier, « Les moulins de la Combe de Savoie »).
  • Borne frontière : À la pointe est, Cassini indique les bornes de la frontière entre Savoie et Dauphiné, rappel pour le voyageur moderne que notre village était jadis un poste avancé avant la Révolution et l’annexion à la France.
  • Ponts primitifs : Des gués et petits ponts en bois offrent sur Cassini une géographie fluctuante, ajustée aux crues régulières du Gelon. Leur mobilité explique la rareté des ponts anciens encore visibles.

C’est aussi sur la toponymie que la carte de Cassini jette une lumière précieuse : certains quartiers, aujourd’hui disparus ou absorbés, retrouvent une visibilité, comme les « Métral », famille notable dont le patronyme survit sur les cadastres jusqu’au XIXe siècle.

Ce que Cassini ne dit pas, mais que l’on devine…

La carte est aussi précieuse pour ses silences :

  • Pas de mention de l’école : En 1780, l’éducation reste l’affaire du presbytère ou des familles, les premières écoles publiques n’étant créées qu'après 1833.
  • Silence sur les mines : Quelques indices archéologiques suggèrent la présence d’activités de prospection de fer ou de cuivre aux confins des terres humides, mais la carte les ignore.
  • Absence d’industries : Pas encore de trace des usines ou ateliers qui marqueront le XXe siècle, Cassini figeant le temps des paysans, bûcherons et vignerons.

Cassini, un miroir pour aujourd’hui : pourquoi regarder en arrière ?

Feuilleter la carte de Cassini, c’est retrouver un territoire bien différent : plus morcelé, plus dépendant du rythme des flots et des saisons, donnant la part belle à l’autosuffisance et aux solidarités de voisinage. Cette cartographie donne aussi à voir :

  • La lenteur du développement urbain : Coise, resté modeste malgré la Révolution, n’atteindra sa forme actuelle qu’au tournant du XXe siècle, avec l’essor des transports modernes et la mutation agricole après la Seconde Guerre mondiale.
  • La stabilité de certains chemins : Une promenade attentive vous mènera, sans même vous en rendre compte, sur d’antiques tracés dont le dessin n’a presque pas bougé depuis Cassini.
  • La force d’un héritage rural : Les siècles ont tissé dans la trame du paysage une mémoire invisible que la carte met en lumière : mémoire des vignes, des marais, des moulins, qui résonne encore dans les usages actuels.
Élément Présence sur Cassini Situation aujourd’hui
Église Oui (avec croix et toponyme) Église Saint-Benoît encore debout
Moulins Oui (au moins deux repérés) Disparus, rares vestiges
Hameaux anciens Plus de 7 répartis, certains disparus Trois principaux (boue centrale, Saint-Jean, Pied-Gauthier)
Vignobles Emprise limitée, surtout sur coteaux Développement moderne étendu
Chemins muletiers Réseau dense Grande partie absorbée par routes modernes

Regarder la carte de Cassini, c’est ralentir

Cette vieille carte ne livre pas simplement des informations anciennes, elle nous invite à regarder autrement notre village et ses alentours : avec la patience d’un arpenteur, la curiosité du promeneur, et le respect qu’impose tout héritage. Elle éveille le désir de marcher, de comparer, de prêter attention à un alignement, une haie, un fossé. Cassini laisse deviner tout ce qui a été oublié, transformé, ou parfois sauvegardé grâce à la ténacité des hommes et des paysages.

Que voir sur la carte de Cassini, alors ? Des traces, des absences, et l’épaisseur d’un temps qui façonne. À qui sait lire, le passé n’est jamais très loin.

Sources :

  • Bibliothèque nationale de France – Gallica, Cartes de Cassini https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53089276n
  • Archives départementales de la Savoie, série O
  • Charles Excoffier, « Les moulins de la Combe de Savoie »
  • Roche J.-P., « La Combe de Savoie au XVIIIe siècle », Revue Savoisienne, 1991

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