11/02/2026


Sur les traces des petites industries qui ont façonné Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Un pays de tuiliers : l’empreinte de la terre cuite

Parmi les souvenirs les mieux ancrés dans la mémoire collective locale figure le temps, pas si lointain, où s’activaient plusieurs tuileries. Le sol argileux de la vallée de l’Isère a, très tôt, attiré des artisans capables de transformer la terre en tuile canal, en briques et même en poteries utilitaires.

  • Dès le début du XIXe siècle, trois tuileries sont mentionnées à Coise (Source : Archives départementales de la Savoie).
  • Leur fonction était centrale : elles fournissaient les matériaux de couverture, mais aussi du travail saisonnier à de nombreuses familles durant l’hiver, période plus creuse dans les vignes.
  • Les fours s’allumaient à la belle saison, dégageant dans le village un parfum unique de terre chauffée. On se souvient notamment de la famille Françon, établie à Moulin-Vieux, pionnière du secteur : leur tuilerie fonctionna jusqu’aux années 1920.

Avec le temps, l’essor des matériaux industriels et l’évolution des techniques ont éclipsé cette activité. Il n’en subsiste presque rien, si ce n’est quelques pans de vieux murs, des déformations de terrain, et surtout, des toits recouverts de tuiles locales, plus épaisses et rouges que celles venues d’ailleurs.

L’exploitation du chanvre et la petite filature villageoise

Autrefois, les rivières du Gelon et de la Combe, qui serpentent nonchalamment le long du village, apportaient plus que la fraîcheur nécessaire aux noisetiers. Elles faisaient surtout tourner de modestes installations : moulins, foulons, mais aussi ateliers de transformation du chanvre.

La culture du chanvre était manifeste dans tout l’Avant-Pays savoyard au XIXe siècle (voir rapport « Savoie, terre de chanvre », Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 2019). À Coise, la plante s’étendait dans les parcelles alluviales, faciles à irriguer. L’industrie domestique se structurait ainsi :

  1. Récolte et rouissage : Les tiges étaient étendues dans les prés les plus humides, puis laissées à tremper, processus appelé « rouissage », directement dans les petits bras d’eau.
  2. Teillage : Ensuite, direction les petits ateliers pour broyer les fibres et séparer les brins utilisables.
  3. Filature et tissage à la main : Dans chaque ferme, la quenouille et le rouet répondaient au besoin familial et à une faible commercialisation sur les marchés de Montmélian ou Saint-Pierre-d’Albigny.

Si l’on manque de chiffres précis pour Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, il est attesté qu’au début du XXe siècle, près de 60% des foyers savoyards pratiquaient la culture du chanvre (Source : Inventaire du patrimoine rural de Savoie, Conseil Départemental).

La vigne, les caves et les métiers du vin

Impossible d’évoquer l’économie locale sans saluer la vigne, dont la présence structure l’aspect du village depuis le Moyen Âge. Mais la culture viticole n’a pas toujours été une affaire de grandes propriétés : ici, pendant des siècles, ce sont les petites cotes, cultivées en famille, qui assurent l’activité. Le vin, assez confidentiel et réputé « rustique », s’écoulait surtout en circuit court, profitant de la voie de l’Isère et du commerce hivernal avec Chambéry.

  • Aux alentours de 1850, il y avait près de 45 hectares en production autour du village (Source : Cadastre Napoléonien, 1844)
  • Plusieurs familles ouvraient des caves à louer ou à partager pour la vente du vin, essentiellement du jacquère et, plus rarement, du persan.

Autour du raisin gravitaient aussi de nombreux métiers : tonneliers, tâcherons pour la taille, artistes locaux pour la décoration de cuves ou de pressoirs… Autant de petites mains qui, jusqu’à la crise du phylloxera (fin XIXe), faisaient vivre une économie solidaire. Un recensement de 1876 fait état d’au moins cinq tonneliers et deux marchands de vin locaux (Archives départementales).

La scierie hydraulique, mémoire vivante du bois

Le bois a, de tout temps, été central dans la vie montagnarde. À Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, le souvenir d’une petite scierie hydraulique, en activité jusque dans l’entre-deux-guerres, est encore palpable. Abritée sous le nom du « Martinet », elle exploitait la force du Gelon pour débiter sapins, chênes et hêtres descendus des forêts hautes.

  • La scierie employait principalement trois à cinq ouvriers selon la saison, fabriquait madriers, planches, chevrons pour la construction locale ou l’export.
  • Elle approvisionnait aussi la tannerie voisine de Montmélian en écorces, utilisées pour le tannage du cuir (Source : « La petite industrie en Savoie », André Bétemps, 1977).

Le rythme était dicté par le débit du Gelon, souvent capricieux au printemps. On apprend dans quelques courriers conservés que la scierie a joué un rôle essentiel lors de la reconstruction de la mairie et du clocher du village, suite à un violent orage en 1905.

Les petites industries alimentaires : moulins, fromageries et confiseries

L’économie vivrière a toujours entraîné l’essor de micro-entreprises agroalimentaires. Coise-Saint-Jean a compté jusqu’à quatre moulins à blé et deux petits ateliers laitiers, qui illustraient la diversité et la résilience du monde rural savoyard.

  • Les moulins s’activaient grâce aux bras d’eau : dès 1806, le cadastre fait état de trois meuniers à plein temps dans la commune.
  • Laits de vache et de chèvre trouvaient leur utilité dans de modestes fruitières coopératives locales : la plus ancienne est mentionnée dès 1883 (Source : Fédération des Coopératives Laitières de Savoie).
  • On notera aussi la présence, entre les deux guerres, d’un atelier artisanal de confiture de fruits rouges, qui expédiait ses produits jusqu’à Grenoble.

Même modestes, ces ateliers ont permis aux familles d’arrondir leurs fins de mois, tissant toute une toile de solidarités saisonnières.

Chiffonniers, artisans et buandières : métiers de l’ombre

Au fil des décennies, la vitalité économique de Coise-Saint-Jean s’est nourrie de multiples petits métiers parfois oubliés. On trouve trace, ici et là, de chiffonniers, d’artisans du cuir, de sabotiers. Plus discrètes mais tout aussi présentes : les lavandières saisonnières qui exploitaient la force de la rivière pour blanchir le linge du canton, notamment à La Combe.

  • Vers 1900, les chiffonniers formés sur place alimentaient Chambéry en étoffes récupérées et pièces de cuir rares (Source : « Métiers disparus de Savoie », Musée Savoisien).
  • Quelques familles perpétuaient la fabrication de sabots en bois pour les vignerons et ouvriers agricoles, tradition qu’on dit remonter au XVIIe siècle.

Ces métiers modestes sont peu documentés, mais leur empreinte persiste dans le souvenir des anciens et à travers certains outils conservés dans nos maisons.

Éclairages et souvenirs : ce que nous apprennent les vieilles pierres

Aujourd’hui, il reste parfois peu de choses de ces petites industries, si ce n’est des murets, des marques de four à tuiles, ou les galets usés des anciens moulins. Mais la mémoire n’est pas éteinte : collecter les anecdotes, recueillir le nom d’un meunier glissé dans un registre paroissial ou entendre l’histoire d’un sabotier est une façon de rendre à ce village sa vitalité d’antan.

Alors que l’on parle de relocalisation des savoir-faire et de circuits courts, regarder en arrière permet aussi d’éclairer l’avenir. Les traces laissées par ces petites entreprises témoignent, à leur manière, de la capacité du village à inventer et à s’adapter, à vivre pleinement son territoire sans jamais l’épuiser.

L’économie locale ne fut jamais statique : elle s’est sans cesse réinventée, de la tuilerie à la filature, du chai familial au moulin sur le Gelon. Puissions-nous garder, en filigrane, ce sens du travail collectif, du lien, et l’étonnante énergie silencieuse de nos aïeux.

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