Faire pousser ses racines : la vraie vie des stages hospitaliers en médecine
Dans les couloirs carrelés de l’hôpital, sous les blouses blanches, les étudiants en médecine vivent leurs premiers grands frissons du métier. Là, dans la rumeur...
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Au pied de l’Arclusaz, le paysage ondulé de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, tissé de prairies, de bosquets, de vieilles haies et de vignes rescapées, conserve l’écho d’un monde agricole où chaque geste avait la saveur de la nécessité. Bien avant l’essor du machinisme au XIXe siècle, le quotidien des hommes et des femmes d’ici s’écrivait à même la terre, dicté par les saisons et l’ambition de nourrir famille et bétail.
La topographie particulière de la commune – alternance de petits vallons, d’alluvions fertiles et d’éboulis plus arides – imposait une agriculture variée et astucieuse, adaptée aux microclimats du secteur. Ce rapport intime à la terre a forgé, sur des générations, une identité rurale profondément marquée par l’autonomie, la solidarité et le respect du savoir saisonnier.
Sur la basse Combe de Savoie, la céréaliculture occupait une place centrale, mais se déclinait selon la nature du sol et l’altitude. Contrairement aux grandes plaines du nord, ici, le blé, sensible aux variations climatiques, était souvent supplanté par le seigle et l’orge, plus rustiques et adaptés aux pentes rocailleuses. Le seigle, en particulier, servait non seulement au pain quotidien — souvent noir, nourrissant, parfois âpre — mais fournissait aussi la paille pour les toits et la litière animale.
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la vigne s’étendait partout où la pente et le soleil le permettaient. La Combe de Savoie, déjà fameuse à l’époque pour la qualité de ses vins, bénéficiait du microclimat : il n’était pas rare que les familles de Coise consacrent une partie de leur jardin ou de leurs “champs montants” à la production de vin rouge rustique et de vin blanc destiné à la consommation domestique ou aux échanges avec le voisinage.
À Coise-Saint-Jean comme dans toute la basse vallée savoyarde, l’élevage représentait la bouée de survie lors des années de disette céréalière. Chaque foyer possédait quelques vaches tarines — agiles et frugales — ou des chèvres, parfaitement adaptées aux reliefs escarpés. L’abondance de prés humides, de parcours boisés et de petits alpages (souvent communaux) était vitale pour la production de lait, de beurre et surtout de fromages à pâte pressée ou simplement fermentés sur place.
La répartition des travaux agricoles était orchestrée avec méthode :
De novembre à mars, c’était le temps des réparations, du filage du lin, du chanvre, des veillées et… du pain : le four était allumé pour plusieurs familles à la fois, le pain cuit en grande quantité, stocké pour durer jusqu’à la prochaine fournée (souvent tous les 15 jours ou un mois).
La survie des familles dépendait d’une gestion fine des ressources partagées du village. À Coise comme ailleurs en Savoie, les terres communes (souvent boisées, ou en prairie permanente) étaient cruciales : droit de glanage, pâture en libre parcours, ramassage des feuilles mortes (“litière” sous les arbres). Leur usage était strictement codifié par des règlements oraux ou consignés lors d’assemblées locales (“conseil de communauté” ou “décimes”).
Au cœur de la vie agricole figurait une foule de micro-rites : bénédictions des semences et du bétail à la Saint-Blaise ou à la Saint-Antoine, processions pour la pluie ou le soleil, transmission orale du calendrier lunaire pour les semis et les coupes. La solidarité s’exprimait aussi lors des épreuves ou austérités : “faire la journée” (“donner un coup de main”) lors de l’incendie d’une grange, ou d’une moisson menacée par l’orage.
À Coise comme dans la plupart des villages savoyards, la faim et les mauvaises années guettaient toujours, et la polyactivité demeurait la norme. Lorsque les récoltes manquaient — ce qui arrivait régulièrement avant l’introduction massive de la pomme de terre et des pratiques agraires « modernes » — les habitants s’adonnaient à des petites activités annexes : fabrication de sabots, vannerie, portage de bois ou commerce ambulant.
Quelques repères issus des études sur la Savoie (cf. Les Campagnes savoyardes à la veille de la Révolution, Ph. Vigier, Persée) :
On retrouve dans les archives des mentions de ventes de biens, notamment de “petites parts” de vigne ou de champs, signe que la “mosaïque” des exploitations — souvent minuscules — était la règle, et que le morcellement de l’héritage pesait sur la subsistance.
Parcourir aujourd’hui les chemins de Coise-Saint-Jean, c’est retrouver des vestiges de ce passé rural : bancs de pierres ombragés, anciens pressoirs incrustés dans des granges, rigoles d’irrigation qui serpentent entre les hameaux. Les noms des lieux-dits, comme Les Champs, Les Prés, Les Vignes, sont autant d’indices d’une économie agricole ancienne. Ici et là, certains “clos” montrent encore la trace des vieilles haies vives et des terrasses où la vigne poussait contre le froid des brumes matinales.
La résurgence d’anciennes variétés de légumes, le maintien de savoir-faire liés à la transformation du lait ou des textiles (lin, chanvre) et la mémoire orale des descendants rappellent combien l’agriculture de Coise-Saint-Jean révéla toujours un art d’adaptation et une prudence face à la nature incertaine.
Comprendre ces pratiques agricoles d’autrefois n’est pas regretter un âge d’or, mais mieux lire ce que le paysage murmure encore derrière chaque bosquet, chaque mur de moellons, chaque nom de lieu : une alliance de souci du détail, de patience et d’attachement à la terre qui pourrait bien inspirer, aujourd’hui encore, notre rapport au territoire.