25/01/2026


Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier et les Romains : vestiges d’une histoire cachée

Un territoire de confluences : pourquoi Rome s’est intéressée à la région

Entre le doux balancement des vignes et l’ombre tutélaire du massif des Bauges, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier semble hors du temps. Pourtant, il y a deux mille ans, cet espace n’était pas qu’une paisible campagne, mais un passage stratégique pour Rome. L’Empire romain, dans sa volonté d’organiser la Gaule, s’est tout naturellement penché sur cette région carrefour : passage obligé à mi-chemin entre l’Italie du Nord et la Gaule du Rhône, vallée de l’Isère à portée de cheval, ancrée dans un paysage où le relief guide l’histoire.

Le site de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier se situe à un carrefour naturel, près de l’ancienne voie romaine reliant Vienne à Milan en passant par Aix-les-Bains (Aquae) et Albertville (Conflans). Un réseau routier exploité tant pour le commerce que pour la circulation des légions, des administrateurs et du courrier impérial.

Quelles preuves de la présence romaine dans le secteur ?

Les vestiges matériels : tessons et substructions

  • Découvertes archéologiques :
    • Fragments de tegulae (tuiles plates romaines) : retrouvés dans plusieurs points du territoire communal lors de labours ou de travaux agricoles ; cf. base Patriarche de la Savoie.
    • Monnaies impériales : notamment un sesterce du IIe siècle, exhumé lors de travaux dans la zone de la Chèvre, et aujourd’hui conservé au Musée savoisien.
    • Céramiques sigillées : une coupe à décor estampé, typique de la production gallo-romaine du Massif central, a été recensée au XIXe siècle dans une propriété privée du secteur de Marches (rapport annuel Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, 1892).
  • Voies et toponymes : Plusieurs chemins portent la marque de leur ancienneté. Le “chemin du Prieuré”, qui relie Coise à Saint-Pierre d’Albigny, suit un tracé évoquant fortement le cadastre romain (source : Carte de Peutinger).
  • Géomorphologie agricole : Les formes de parcelles en lanières perpendiculaires à l’Isère pourraient être un héritage du centuriage romain, ces découpages réguliers du sol opérés par les arpenteurs de Rome. Rien n’est formellement établi, mais les archéologues de l’INRAP soulignent cette hypothèse.

Les grandes étapes de la romanisation autour de Coise

  1. La conquête et la pacification (Ier siècle av. J.-C.)

    Après l’annexion du royaume des Allobroges par Rome en 121 av. J.-C., la Savoie tombe peu à peu sous la coupe romaine. Vers -15, la campagne d’Auguste contre les tribus alpines se traduit par l’installation de garnisons et le début d’une politique de romanisation.

  2. L’organisation du territoire (ager)

    Les terres sont cadastrées, les villae (exploitations rurales) se construisent près des axes et points d’eau. Si aucune villa rustica n’a été parfaitement mise au jour à Coise même, le nombre de restes épars (céramiques, tuiles, clous) laisse fortement supposer leur présence.

  3. L’apogée économique (IIe - IIIe siècle apr. J.-C.)

    Commerce du vin, de la pierre locale, et circulation de productions agricoles. La vallée sert d’axe pour l’exportation et l’importation des denrées. À proximité, à Sainte-Hélène du Lac, des amphores vinaires du sud de la Gaule ont été retrouvées (base INRAP, fouilles 1983).

  4. Crises et repli (IVe - Ve siècle apr. J.-C.)

    Sous les coups des invasions et face au déclin administratif de Rome, de nombreux sites sont abandonnés ou recyclés, mais la trame parcellaire rurale perdure en partie jusqu’à nos jours.

Empreintes invisibles, mais omniprésentes

Si aucune “villa” imposante ou théâtre antique ne se dresse à Coise, c’est que le passage des Romains s’y est fait dans la discrétion, à l’image de ce que l’on observe dans la plupart des campagnes savoyardes. Ici, la romanisation passe par des silences, une transformation paysagère, des habitudes agricoles ou la toponymie.

  • De nombreux lieux-dits semblent hérités du latin : “La Vigne”, “Les Plaines”, “La Romanette” (douteux, mais souvent associé à d’anciens chemins romains ailleurs en Savoie).
  • Certains itinéraires ruraux recouvrent exactement les anciens axes décrits dans l’Itinéraire d’Antonin (source : OpenEdition – Robert Turcan, Paysage et archéologie en Savoie romaine).

En creusant la terre, on remonte autant le temps qu’on restitue les gestes des anciens. Des murets, parfois, révèlent un appareil à la romaine, avec la fameuse alternance de grandes et petites pierres. Le piéton attentif, à l’orée du village, devine dans la lumière les traces de ce passage antique.

La région au cœur du réseau alpin romain

Des routes et des relais

Une des forces majeures de la romanisation tient à son réseau viaire : la “via publica” reliant Vienne à Aoste passait non loin de Coise, traversant la plaine de l’Isère avant de remonter vers Chambéry puis l’Italie par le col du Mont-Cenis. Plusieurs relais, appelés mansio, jalonnaient ce parcours. Si l’on ignore leur localisation exacte sur la commune, il est certain que le commerce et les voyages romains structuraient la vie de toutes les vallées voisines.

  • Distances savamment calculées : Selon la Table de Peutinger, il fallait :
    • 6 milles romains (environ 9 km) pour rejoindre Saint-Pierre d’Albigny depuis la rivière Isère
    • 18 milles romains (environ 27 km) d’Albertville à Aiguebelle, futur verrou de la Maurienne
  • Traces de pratiques funéraires : Des sites funéraires gallo-romains ont été identifiés dans la vallée de l’Isère, notamment à Sainte-Hélène-du-Lac et Myans (source : Service régional d’archéologie Auvergne-Rhône-Alpes), avec parfois des stèles ornées de motifs typiques.

Anecdotes romaines : objets retrouvés, légendes et récits locaux

  • Des pièces sous la charrue : Encore dans les années 1970, plusieurs habitants rapportaient la découverte de monnaies anciennes tournant dans la terre lors des labours. Le mythe du “trésor de Coise” fait partie du folklore du village, racontant que chaque génération retrouve “son denier”.
  • Du vin et des amphores : À Chignin, à 10 km à vol d’oiseau, les vestiges d’une villa avec pressoir datés du IIe siècle prouvent la vitalité du vignoble dès l’Antiquité. Un héritage qu’on devine dans la beauté actuelle du paysage viticole de la Combe de Savoie.
  • Légendes du “pont romain” : Plusieurs ponts de pierre locaux, dont celui de la Batiaz (aujourd’hui disparu), étaient appelés “romains” par tradition, bien qu’ils datent souvent du Moyen-Âge. Mais la tradition orale dit vrai : souvent, ces points de franchissement empruntent d’anciennes voies antiques (cf. Anne Baud & Laurent Dufayet, “Patrimoine et archéologie de la vallée de l’Isère”, Archéologia, 2010).

Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, une terre de passage à la romanité persistante

La romanité, dans cette partie de la Savoie, n’offre pas toujours de grands monuments mais pose sa marque profonde dans la mémoire du paysage : invisible mais sensible au marcheur ou à l’habitant curieux, tantôt cachée dans un mur, tantôt évoquée par un nom, parfois par une légende au coin d’un champ.

Continuer d’explorer la présence romaine, c’est aussi apprendre à écouter les histoires du sol, à observer la forme des champs, à sillonner avec attention les chemins anciens. Si les fouilles récentes restent rares, la région mobilise désormais l’archéologie préventive lors de tout chantier, promettant de nouvelles découvertes – à suivre dans les pages locales du Dauphiné Libéré ou dans les travaux de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie.

Dans le grand livre de la Savoie, le chapitre romain ne se lit pas en lignes cursives, mais entre les pierres, les mots et sur les chemins oubliés. Un patrimoine fragile, qui continue de nourrir la vie et l’imagination à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier et tout autour.

  • Pour aller plus loin :
    • Base Patriarche Savoie – Inventaire archéologique (Région Auvergne Rhône-Alpes)
    • Archéologia, n° 479 : “Savoie romaine, histoire d’un patrimoine rural”
    • INRAP – Dossier “Antiquité en Savoie”

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