04/02/2026


La Révolution française à Coise-Saint-Jean : bouleversements et héritages au pied des Bauges

Aux abords des jours nouveaux : un village savoyard à la veille de la Révolution

Imaginez Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier à la toute fin du XVIIIe siècle. Un village tapi entre les pentes arrondies des Bauges et les premières vignes de l’Avant-Pays. À cette époque, on n’appelle pas encore la bourgade “commune” : la Savoie, alors terre des États de Savoie, appartient au royaume de Piémont-Sardaigne, sous l’égide du roi Victor-Amédée III. Les lisières du village bruissent encore plus en italien ou en patois savoyard qu’en français.

Avant 1792, ici, la vie s’écoule entre labeur agricole, fraternité du hameau, et grandes foires qui rythment les saisons. Le clergé tient un rôle essentiel, gestionnaire des écoles, du registre des naissances, et gardien des âmes. Les alliances, impôts et corvées dépendent d’un monde encore féodal. Qu’arrive-t-il alors lorsque, au loin, “Liberté, Égalité, Fraternité” franchit la montagne ?

1792 : L’arrivée de la Révolution en Savoie et le basculement de Coise-Saint-Jean

En septembre 1792, l’armée révolutionnaire française traverse les Échelles et s’engouffre dans la vallée de la Savoie. Chambéry se rend ; la couronne sarde s’exile. Coise-Saint-Jean, comme toute la Maurienne et la Combe de Savoie, entre de plein fouet dans une vague qui bouleverse toutes les certitudes.

  • Annexion à la France : Le 27 novembre 1792, la Savoie devient le département du Mont-Blanc (Source : Archives départementales de la Savoie).
  • Changement d’administration : Coise-Saint-Jean, naguère paroisse et communauté rurale, devient officiellement “commune” avec une mairie élue, phénomène tout à fait inédit pour ses habitants.
  • Langue, lois, argent : L’usage du français se propage rapidement dans les actes officiels, le franc remplace la livre savoyarde, et les lois révolutionnaires chassent l’ancien ordre.

Les registres paroissiaux jusque-là soigneusement tenus par le curé, sont remplacés par l’état civil laïque et les nouveaux maires se voient confier la tâche de répertorier les habitants, les naissances, les mariages et décès. Pour la première fois, le pouvoir civil s’impose en surplomb du clocher. Cela n’ira pas sans réticences : la population, dans sa grande majorité, reste profondément attachée à ses coutumes, à sa foi, à la figure du prêtre.

L’épreuve de la déchristianisation : tensions dans la vallée

La Révolution est marquée par une politique de déchristianisation qui heurte les mentalités rurales de la Savoie, y compris à Coise-Saint-Jean. En 1793, les églises sont fermées, les cloches descendues, les objets précieux confisqués. La célébration des offices devient clandestine ; le curé est forcé de prêter serment à la Constitution civile du clergé – ce que beaucoup, ici comme ailleurs, refusent.

  • Certaines familles cachent la vaisselle sacrée pour la protéger. Les processions disparaissent, les fêtes du calendrier révolutionnaire tentent de remplacer les traditionnelles Saint-Jean ou Saint-Guillaume.
  • Le cimetière nouveau, proche de l’église aujourd’hui, date de ce temps : le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804 – Source : Légifrance) impose la création de lieux distincts et laïques pour les sépultures.

En Savoie, selon l’historienne Françoise Balivet (“Regards sur la Savoie révolutionnaire”), près de la moitié des prieurs et curés refusent le serment. La résistance est souvent discrète, mais tenace ; à Coise, le nom du curé réfractaire circule dans les familles, symbole d’attachement à l'indépendance et à la foi.

Redistribution des terres et bouleversement des hiérarchies sociales

La période révolutionnaire marque la fin officielle des privilèges nobiliaires et ecclésiastiques ; à Coise-Saint-Jean, cela signifie aussi la redistribution des terres appartenant à l’Église ou à la noblesse. Les “biens nationaux” sont vendus, souvent à des notables locaux ou à de riches paysans, qui deviennent les nouveaux propriétaires.

  • Vente des biens nationaux : À partir de 1793, plusieurs anciennes propriétés du prieuré de Saint-Jacques, présentes dans la commune, sont mises en vente publique (Archives départementales).
  • Émergence d’une bourgeoisie rurale : Certains cultivateurs dynamiques profitent de ces achats pour étendre leur domaine. On note dans les actes notariés une augmentation du nombre de contrats d’acquisition, notamment dans les “coteaux des Vallières”.

Cependant, cette redistribution ne bénéficie pas à tous. Les plus modestes restent souvent exclus des enchères, faute de moyens : la structure agraire évolue, sans pour autant transformer totalement la société villageoise.

Le souffle de la modernité – naissance de la citoyenneté locale

La plus profonde métamorphose, à long terme, réside dans la naissance du sentiment d’appartenance citoyenne – être “habitant de la commune”, et non plus simple sujet du roi. Pour la première fois, les Coisards participent à l’élection de leurs représentants municipaux. Les procès-verbaux des délibérations de la nouvelle mairie témoignent d’une découverte parfois tâtonnante de la vie démocratique.

  • Création des communes : Le décret du 14 décembre 1789 prévoit la transformation progressive de toutes les anciennes paroisses et communautés en communes, disposant d’un conseil municipal et d’un maire (Source : Histoire générale de la Révolution, J. Michelet).
  • Naissance de l’état civil laïc : Les archives des naissances, mariages et décès de Coise-Saint-Jean débutent à la Révolution, offrant une mémoire neuve du village.
  • Mise en place de la garde nationale : Même dans les petits villages, un embryon de milice locale, chargé du maintien de l’ordre, s’organise brièvement (“Garde nationale de Savoie 1792-1799”, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie).

Ce changement d’échelle, du clocher à la mairie, s’accompagne d’une lente sensibilisation à la politique, qui reste pour longtemps un domaine réservé à quelques lettrés ou possédants… mais le “peuple”, déjà, s’inscrit au cœur de la définition communale.

La Révolution et la mémoire collective : traces dans le paysage et les archives

Si l’on regarde aujourd’hui le village, peu de pierres évoquent frontalement la fièvre révolutionnaire. Pourtant, le tracé du cœur de bourg, l’organisation des chemins et des hameaux, les registres d’état civil, l’emplacement parfois décalé des croix de chemin… évoquent tout un réagencement hérité de cette époque. Certaines archives communales conservent encore la trace d’un “arbre de la liberté” planté en 1794, au centre du village, et abattu au retour des troupes sardes en 1815 (Bulletin de la Société Savoisienne, 2001).

Élément Traces ou héritages de la Révolution à Coise Sources
Mairie Bâtiment distinct de l’église, archives séparées, création après 1792 Archives communales
État civil Registres laïcs à partir de 1793 Archives départementales de la Savoie
Paysage Disparition de certains croix et oratoires, nouveau cimetière après 1804 Inventaire patrimoine Savoie
Toponymie Éphémère “Place de la Liberté”, mentionnée dans certains actes de 1794 Bulletin Savoisien 2001

Persistance et résilience d’une identité savoyarde

Après 1815, l’ancienne Savoie retourne à la maison de Savoie et Coise retrouve un temps ses anciens repères. Pourtant, le passage de la Révolution a laissé des cicatrices mais aussi des semences de renouveau. L’attachement au village, la pratique associative, les manifestations locales comme la Fête du 14 juillet, sont autant de traces de cette période fondatrice.

  • La Révolution a aussi ravivé le sens du collectif, parfois contre le pouvoir central : la tradition des “assemblées de hameaux”, les débats sur l’école ou la gestion des communs puisent à cette source.
  • La tension entre identité savoyarde et institutions françaises marque encore parfois les conversations au bistrot du coin : on raconte que certains ancêtres, prudents, cachaient les cocardes tricolores sous les sabots lors du retour des Sardes…

Au fil du temps, Coise-Saint-Jean a réintégré la France en 1860 (Traité de Turin), non sans conserver le goût du particularisme et du “faire ensemble”. Le souffle révolutionnaire, porteur de modernité mais aussi d’émotions contrariées, a refaçonné à la fois les paysages et l’âme collective – nuançant de pierre en pierre, de mot en mot, la grande fresque humaine de la vallée.

Pour aller plus loin : archives et balades sur les traces de la Révolution

  • Visite des archives communales : Ouvertes sur demande à la mairie.
  • Bibliographie : - “Savoie révolutionnaire”, Françoise Balivet ; “Regards sur la Savoie” (Ed. La Fontaine de Siloé) ; “La Révolution en Savoie”, Yves Combeau (Presses Universitaires de Grenoble).
  • Promenade : Depuis l’église de Coise jusqu’aux alentours du cimetière, sur les chemins menant aux anciens biens nationaux et en longeant les murs des anciennes propriétés du prieuré.
  • Exposition : Tous les deux ans, la commune accueille une exposition sur l’histoire locale à la salle polyvalente.

La Révolution française, en passant par la Savoie et ses villages de vallée, n’a pas dévasté seulement des vieilles pierres ou brûlé quelques archives. Elle a donné à Coise-Saint-Jean de nouveaux mots pour se raconter, de nouvelles envies de faire commune. Et si l’on tend l’oreille, on perçoit encore dans les replis du paysage ce bruissement de liberté, d’anxiété et d’espérance, que le vent ramène parfois des collines.

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