Faire pousser ses racines : la vraie vie des stages hospitaliers en médecine
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Il fut un temps, pas si lointain à l’échelle de la mémoire savoyarde, où la vie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier s’accordait au rythme des colporteurs et des marchands itinérants. À l’époque où la modernité n’avait pas encore posé ses rails, ces hommes – et parfois ces femmes – étaient les veilleurs discrets, familiers de tous les sentiers qui serpentent entre collines, hameaux et combes. Les colporteurs ne faisaient pas que vendre : ils reliaient par leurs pas infatigables les villages isolés, les mondes et les nouvelles. Mais quels étaient précisément leurs rôles dans la commune ?
Les colporteurs sont apparus en Savoie dès le Moyen Âge, et l’activité s’est accentuée au fil des siècles, surtout du XVIIIe au XIXe siècle, quand pauvreté rurale et exode saisonnier se conjuguaient. Selon l’historien Pierre Lamard (source : Persée), la Tarentaise et la Maurienne expédiaient chaque année plusieurs centaines de jeunes hommes « en colportage » durant la mauvaise saison. Les villages du Val Gelon, comme Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, n’échappaient pas à ce mouvement : les archives notariales notent la présence de colporteurs à partir du XVIIe siècle.
Le grand mérite des colporteurs de Coise et ses environs était d’ouvrir une fenêtre sur le large : leur hotte ne contenait pas que des objets, mais aussi les promesses d’ailleurs. Au gré de leurs passages, ils installaient sur les places ou dans les fermes des étoffes de Lyon, des rubans, de la vaisselle de Saint-Uze, des outils, des graines nouvelles. Et, fait rare, des livres.
Les archives municipales montrent que certains colporteurs devenaient les banquiers de confiance du village, récoltant parfois l’argent ou passant commande pour le compte des familles.
Le vrai trésor du colporteur n’était pas toujours visible : son carnet de route était aussi un carnet mondain et politique. Avant les journaux, la radio ou Internet, c’étaient eux qui colportaient la rumeur, les nouvelles, les avis administratifs même (naissances, décès, recrutement militaire), ou les bons tuyaux pour les foires ou emplois saisonniers.
En Savoie, cette fonction sociale a duré bien plus longtemps qu’ailleurs, la relative pauvreté des réseaux ferroviaires ou routiers et la forte dispersion des villages y maintenant cette tradition jusqu’à la Première Guerre mondiale (Le Curieux des Arts).
Grâce aux marchands itinérants, l’économie de proximité s’est longtemps structurée autour d’équilibres subtils. À Coise, une étude des actes de vente du XIXe siècle démontre que jusqu’à 32 % des transactions de biens d’équipement domestique (poêles, faïences, vêtements) étaient le fait de colporteurs (Archives départementales de la Savoie).
À la fin du XIXe siècle, l’irruption du chemin de fer et l’installation progressive des halles dans les villes voisines commencent à restreindre l’emprise commerciale des colporteurs. Mais leur présence, parfois relayée par les camelots et forains, se poursuit jusque dans l’entre-deux-guerres.
Certaines familles de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier se rappellent encore d’ancêtres colporteurs. L’exemple de Joseph V., originaire du hameau de Chandolier, est fréquemment cité : il parcourait chaque hiver plus de 300 km à pied, de la combe de Savoie jusqu’au Jura, avec une hotte de 35 kg sur le dos, vendant peignes, dentelles, crucifix et chansons de geste (témoignages recueillis lors d’archives orales par la commune, 2005).
La tradition voulait qu’on accueille le colporteur avec une soupe chaude et, le soir, il dormait volontiers dans la grange ou sur la paille, échangeant récits de voyages contre repas.
L’apparition du commerce moderne, des marchés hebdomadaires motorisés et du téléphone accélère la fin du colportage traditionnel à partir des années 1930. Pourtant, la figure du marchand itinérant continue à inspirer la vie rurale : on retrouve cet esprit dans les marchés ambulants, les camions de fromages ou de produits bio qui sillonnent la vallée du Gelon, ou encore les campagnes du bibliobus qui, dans les années 1980, profitaient des traces de ce vieux réseau d’échanges vivants.
Bien plus que de simples vendeurs, les colporteurs de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier étaient aussi porteurs d’imaginaires, de savoirs, et d’une certaine idée du “commun”. Leur rôle, longtemps mal jugé, est aujourd’hui reconnu comme essentiel à la vitalité du territoire savoyard, tissant un réseau délicat entre l’ici et l’ailleurs, entre la permanence et le passage.