07/01/2026


Les passeurs de vie : l’influence durable des colporteurs et marchands itinérants à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

Quand les chemins étaient des veines : comprendre une économie de passage

Il fut un temps, pas si lointain à l’échelle de la mémoire savoyarde, où la vie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier s’accordait au rythme des colporteurs et des marchands itinérants. À l’époque où la modernité n’avait pas encore posé ses rails, ces hommes – et parfois ces femmes – étaient les veilleurs discrets, familiers de tous les sentiers qui serpentent entre collines, hameaux et combes. Les colporteurs ne faisaient pas que vendre : ils reliaient par leurs pas infatigables les villages isolés, les mondes et les nouvelles. Mais quels étaient précisément leurs rôles dans la commune ?

L’histoire savoyarde des colporteurs : une tradition enracinée

Les colporteurs sont apparus en Savoie dès le Moyen Âge, et l’activité s’est accentuée au fil des siècles, surtout du XVIIIe au XIXe siècle, quand pauvreté rurale et exode saisonnier se conjuguaient. Selon l’historien Pierre Lamard (source : Persée), la Tarentaise et la Maurienne expédiaient chaque année plusieurs centaines de jeunes hommes « en colportage » durant la mauvaise saison. Les villages du Val Gelon, comme Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, n’échappaient pas à ce mouvement : les archives notariales notent la présence de colporteurs à partir du XVIIe siècle.

  • Au XIXe siècle, la Savoie compte plus de 5 000 colporteurs officiels, selon le recensement de 1861. Ils sont si nombreux que le terme “colporteur savoyard” devient presque un type humain dans la littérature, surnommés affectueusement les “Savoyards” dans le bassin lyonnais ou à Paris (Gallica - BNF).
  • Origines diverses : S’il y avait des Savoyards partout, la majorité venaient de vallées montagneuses, où la terre ne suffisait pas à nourrir toutes les familles. Coise et ses alentours, avec ses sols morcelés et ses familles nombreuses, envoyaient vers les routes des cohortes de jeunes gens chaque automne.
  • Métier d’hommes, parfois de femmes : On estime que 5 à 10 % des colporteuses étaient des femmes jusque dans les années 1880, souvent veuves ou âgées.

Les produits, miroirs d’une société : vêtements, livres et nouveautés

Le grand mérite des colporteurs de Coise et ses environs était d’ouvrir une fenêtre sur le large : leur hotte ne contenait pas que des objets, mais aussi les promesses d’ailleurs. Au gré de leurs passages, ils installaient sur les places ou dans les fermes des étoffes de Lyon, des rubans, de la vaisselle de Saint-Uze, des outils, des graines nouvelles. Et, fait rare, des livres.

  • Spécialité locale : Les colporteurs du Val Gelon étaient réputés pour la vente de bimbeloterie, de broderies, de cure-dents en buis voire de colifichets religieux.
  • Les livres interdits : L’Ancien Régime surveillait de près les colporteurs-libraires, car sous le manteau circulaient aussi des ouvrages interdits (almanachs, catéchismes, livres politiques).
  • Produits saisonniers : Certains avaient un calendrier bien à eux : graines et outils au printemps, étoffes en automne, objets liturgiques et imageries pour les processions et fêtes patronales.

Pourquoi achetait-on à un colporteur ?

  • Le manque de boutiques fixes à moins de plusieurs kilomètres.
  • Le coût moindre par rapport aux commerces urbains.
  • L’accès à la nouveauté, à l’étrangeté même (nouvelles modes de Paris ou d’Italie, recettes inédites, remèdes secrets).
  • La relation humaine : le colporteur racontait, conseillait, était attendu et respecté.

Les archives municipales montrent que certains colporteurs devenaient les banquiers de confiance du village, récoltant parfois l’argent ou passant commande pour le compte des familles.

Des porteurs d’histoires : nouvelles et réseaux d’information

Le vrai trésor du colporteur n’était pas toujours visible : son carnet de route était aussi un carnet mondain et politique. Avant les journaux, la radio ou Internet, c’étaient eux qui colportaient la rumeur, les nouvelles, les avis administratifs même (naissances, décès, recrutement militaire), ou les bons tuyaux pour les foires ou emplois saisonniers.

  • Facilitateurs de l’information : Ils informaient sur les décisions des chefs-lieux, les épidémies, le prix du blé, la venue d’émigrés, les changements dans la fiscalité ou les lois.
  • Moteur de progrès : Ils amenaient parfois les bonnes idées, comme le relai de techniques agricoles nouvelles, d’usage de plantes médicinales ou d’innovations en matière d’outillage.
  • Liens familiaux et amicaux : Ils portaient aussi les lettres ; bien avant la poste rurale organisée, le passage du colporteur était l’unique espoir de recevoir des nouvelles des parents partis en Chartreuse ou à Turin.

En Savoie, cette fonction sociale a duré bien plus longtemps qu’ailleurs, la relative pauvreté des réseaux ferroviaires ou routiers et la forte dispersion des villages y maintenant cette tradition jusqu’à la Première Guerre mondiale (Le Curieux des Arts).

Un souffle d’ouverture : l’impact économique local

Grâce aux marchands itinérants, l’économie de proximité s’est longtemps structurée autour d’équilibres subtils. À Coise, une étude des actes de vente du XIXe siècle démontre que jusqu’à 32 % des transactions de biens d’équipement domestique (poêles, faïences, vêtements) étaient le fait de colporteurs (Archives départementales de la Savoie).

  • Des artisans locaux s’associaient à eux : sabotiers, vanniers, tisserands leur confiaient leur production à “écouler” dans les fermes éloignées.
  • Un effet stimulant sur la production locale : le colportage permettait à certains hameaux de survivre économiquement et d’écouler surplus ou spécialités.
  • Ils incarnaient un réseau de redistribution du crédit informel, fiabilisé par leur “parole” et leur réputation de village en village.
  • La fiscalité locale s’adaptait : on retrouvait des taxes spécifiques sur les ventes ambulantes, ce qui constituait une ressource non négligeable pour les communes rurales.

À la fin du XIXe siècle, l’irruption du chemin de fer et l’installation progressive des halles dans les villes voisines commencent à restreindre l’emprise commerciale des colporteurs. Mais leur présence, parfois relayée par les camelots et forains, se poursuit jusque dans l’entre-deux-guerres.

Des figures et des parcours : anecdotes de colportage savoyard

Certaines familles de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier se rappellent encore d’ancêtres colporteurs. L’exemple de Joseph V., originaire du hameau de Chandolier, est fréquemment cité : il parcourait chaque hiver plus de 300 km à pied, de la combe de Savoie jusqu’au Jura, avec une hotte de 35 kg sur le dos, vendant peignes, dentelles, crucifix et chansons de geste (témoignages recueillis lors d’archives orales par la commune, 2005).

  • Des enfants accompagnaient parfois leurs parents sur de courts trajets, apprenant le troc et la négociation.
  • Certains colporteurs ramenaient à la communauté des objets “miracle” comme les premiers parapluies, des lampes à pétrole, ou des graines de pommes de terre rares.
  • L’accueil réservé à un colporteur variait selon sa réputation ; un colporteur de confiance devenait, parfois, le parrain d’un enfant ou l’invité d’honneur d’une fête de village.

La tradition voulait qu’on accueille le colporteur avec une soupe chaude et, le soir, il dormait volontiers dans la grange ou sur la paille, échangeant récits de voyages contre repas.

Disparition, résurgence ou mutation ? Le legs des marchands itinérants

L’apparition du commerce moderne, des marchés hebdomadaires motorisés et du téléphone accélère la fin du colportage traditionnel à partir des années 1930. Pourtant, la figure du marchand itinérant continue à inspirer la vie rurale : on retrouve cet esprit dans les marchés ambulants, les camions de fromages ou de produits bio qui sillonnent la vallée du Gelon, ou encore les campagnes du bibliobus qui, dans les années 1980, profitaient des traces de ce vieux réseau d’échanges vivants.

  • Les fêtes patrimoniales, comme le marché d’automne de Coise, rendent hommage à ces passeurs d’histoires avec des stands de vieux métiers.
  • Le goût du lien et de l’entraide qu’ils cultivaient – l’écoute, le conseil, la transmission orale – demeure une marque de fabrique dans la Savoie rurale contemporaine.

Bien plus que de simples vendeurs, les colporteurs de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier étaient aussi porteurs d’imaginaires, de savoirs, et d’une certaine idée du “commun”. Leur rôle, longtemps mal jugé, est aujourd’hui reconnu comme essentiel à la vitalité du territoire savoyard, tissant un réseau délicat entre l’ici et l’ailleurs, entre la permanence et le passage.

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