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Patrimoine vivant : sur la piste des anciens fours à pain de Coise-Saint-Jean

Pourquoi tant de fours à pain en Savoie ?

Dans le paysage savoyard d’hier, le four à pain occupe une place centrale, autant pratique que symbolique. On recense en Savoie plus de 2 000 fours communaux et privés (source : Inventaire du Patrimoine de la Savoie). Leur prolifération trouve son origine dans plusieurs réalités :

  • Difficulté d’accès au four domestique : jusqu’au début du XXe siècle, peu de foyers possèdent leur propre four. Les fours collectifs sont donc essentiels à la vie de chaque hameau.
  • Solidarité et organisation sociale : les habitants se relaient pour chauffer le four, préparer la pâte, partager la cuisson. Ces journées rythment le calendrier et les saisons.
  • Économie rurale : en l’absence de boulangers partout, la production du pain s’organise localement. On fait du pain en quantité suffisante pour durer une semaine, voire quinze jours, grâce à la panification lente et la croute épaisse offerte par ces fours énergivores.

Sur Coise-Saint-Jean, cette tradition s'est affirmée dans un contexte d’autarcie viticole et agricole. Certains fours sont encore mentionnés dans des registres de 1832, et au fil des décennies, des familles entières s’en remettent à ces constructions de pierres, à la fois rustiques et raffinées dans leur usage.

Localiser les fours de Coise-Saint-Jean : à la recherche des pierres silencieuses

À l’heure actuelle, on peut dénombrer cinq fours encore visibles ou dont la structure principale demeure identifiable sur le territoire de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier. Le patrimoine oral et les anciens cadastres dressent une cartographie précieuse pour qui veut marcher dans les traces de la cuisson à l’ancienne.

  • Le Four du Chef-lieu

    Au centre du village, derrière l’ancienne école, le four communal rénové dans les années 1990 accueille parfois des fêtes villageoises et des cuissons festives. Sa typique voûte en tuf de plusieurs dizaines de centimètres et son large bouchement rappellent son usage intensif autrefois. Selon les anciens, il pouvait cuire plus de 20 pains à la fois.

  • Le Four du Faubourg de la Tuilière

    Plus discret, presque caché sous le lierre, ce four date de la deuxième moitié du XIXe siècle (source : Cassini/IGN, cadastre Napoléonien). Les habitants du hameau s’y rendaient jusqu’aux années 1950 pour les fournées collectives. La clé du four passait de main en main, symbole d’une confiance partagée.

  • Le Four de Chéran

    Situé à la lisière ouest, ce four familial reste la propriété privée d’une lignée de vignerons. Non restauré, il témoigne du passage du rural au résidentiel dans les années 70. On peut encore deviner les pierres noircies et, parfois, sentir une bribe de la vieille odeur de suie.

  • Le Four du Quartier de la Gare

    Celui-là n'est plus qu’une ruine bienveillante, cachée derrière ce qui fut une petite auberge. Les cheminements du pain accompagnaient ceux du train : on y cuisait pour accompagner les voyageurs et travailleurs de la gare, petite effervescence jusque dans l'entre-deux-guerres (source : Archives départementales de Savoie).

  • Un four oublié : le four de la Rue des Côtes

    Fréquenté jusqu'aux années 1940, ce four “oublié” a récemment été repéré grâce à des témoignages anciens. Plus qu’un lieu de cuisson, il servait de point de rendez-vous à diverses corporations locales pendant la fête du blé.

Nom État actuel Accessibilité Particularité
Chef-lieu Rénové, fonctionnel Libre accès, ouvert lors de fêtes périodiques Voûte remarquable, usage festif
Faubourg de la Tuilière Non rénové, structure stable Visible de la voie publique Inscription datée du XIXe siècle
Chéran Privé, non visité Accès soumis à autorisation Ancienne lignée de vignerons
Quartier de la Gare Ruine Extérieur visitable Lien historique avec la gare
Rue des Côtes Vestige, en friche Balades guidées occasionnelles Point de rencontres festives

Comment les fours étaient-ils utilisés ? Chronique d’un rituel villageois

La vie du four à pain ne consiste pas qu’à abriter la cuisson du pain. Elle s’organise selon une véritable liturgie rurale, dont voici les grandes étapes :

  1. Réservation du four : chaque famille ou groupe familial réservait une demi-journée ou plus, selon sa quantité de farine ou ses habitudes. Le calendrier était indiqué sur une ardoise, dans l’entrée de la mairie ou d’un café (source : Musée départemental des traditions rurales de Grésy-sur-Isère).
  2. Allumage et montée en température : le four est chauffé pendant des heures, avec sarments de vigne et bois d’éclaircie. La température s’élevait souvent autour de 250°C, nécessaire à la panification rustique et à la conservation du pain.
  3. Nettoyage et préparation : la cendre était enlevée, les pierres balayées avec un balai de genêt ou de laurier. Le four, à ce moment, irradiait une chaleur égale et enveloppante.
  4. Cuisson du pain : chaque famille apportait ses pâtons, souvent marqués d’un signe distinctif (croix, initiales, etc.). On cuisait aussi des brioches lors des fêtes ou des fougasses de récupération de la pâte.
  5. “Cuissons secondaires” : la chaleur décroissante servait pour des gratins, tartes, et même pour sécher des fruits, préparer des ravioles ou faire de la terrine (source : La Savoie des fours à pain, Jean-Claude Jacottet).

Cette organisation collective renforçait les liens sociaux. Les anecdotes abondent sur des rivalités de pâte, des blagues de fournées, des entraides, et même sur des histoires de pains oubliés qu’on retrouvait plusieurs heures après, incroyablement croustillants. Un détail : selon une coutume locale, le premier pain cuit après la réfection annuelle du four était offert à la personne la plus âgée du village.

De la disette à la fête : les usages perdus et retrouvés

Derrière la banalité apparente du pain se cache la mémoire d’une ruralité inventive et souvent résiliente. En 1917, lors des grandes difficultés d’approvisionnement, les fours virent cuire non seulement du pain de froment, mais aussi des pains de pomme de terre, de maïs, voire de glands. Après la Seconde Guerre mondiale, la modernisation des foyers a fait disparaître ces moments partagés. On note, dans les archives municipales, une dernière fournées régulières au Chef-lieu vers 1957, relayées ensuite par une poignée de veillées festives, qui finirent par s’espacer avant de renaître au gré d’associations locales dans les années 1990.

Les fours de Coise-Saint-Jean, qu’ils soient encore debout ou juste suggérés par un talus moussu, gardent ce parfum d’histoire et d’humanité. Certains villages voisins (Montmélian, Saint-Pierre d’Albigny) ont relancé chaque année leurs “Fêtes du four”, mêlant pain bénit, vin nouveau et brioches partagées, dans la foulée d’un mouvement de sauvegarde du petit patrimoine rural impulsé dans toute la région alpine (foursapain.com).

Où, quand et comment voir les fours aujourd’hui ?

  • Visite libre : le four du Chef-lieu, en bon état, est accessible toute l’année en dehors des cuissons. Un panneau y raconte l’histoire succincte du lieu.
  • Journées du Patrimoine : deux à trois fois par an, notamment lors des Journées européennes du Patrimoine, le Comité des Fêtes ouvre le four, propose des démonstrations de cuisson et parcours guidés (pour plus d’informations, voir le site officiel de la mairie de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier).
  • Balades thématiques : certaines associations culturelles régionales programment des promenades ponctuées de lectures ou de contes, sur le thème des “Petits patrimoines cachés”.
  • En autonomie : Les fours de la Tuilière, de Chéran et du Quartier de la Gare se devinent lors de balades pédestres accessibles à tous, pour peu qu’on prenne le temps de lever le nez.

Pour les familles en promenade, une chasse au trésor du patrimoine (organisée tous les étés depuis 2022, portée par la bibliothèque municipale) invite à “repérer” ces fours et à deviner à l’aide d’indices ce qui s’y tramait autrefois.

Perspectives, images et sensations : le goût retrouvé du pain et de la mémoire

Il suffit parfois d’une odeur de croûte chaude ou du crépitement d’un foyer pour faire ressurgir les souvenirs. Les fours à pain de Coise-Saint-Jean ne sont plus les piliers quotidiens de la vie locale, mais leur présence alimente aujourd’hui une réflexion sur nos racines, la convivialité, la nécessité de ralentir. En parcourant les ruelles et hameaux du village, on touche du doigt une Savoie vivante, qui n’oppose pas passé et avenir, mais invite à s’asseoir ensemble autour d’une miche et d’un verre. Sur chaque pierre noircies se lisent des noms, des histoires d’enfance, des gestes simples : le patrimoine ne demande qu’à reprendre vie, à la façon d’une pâte qui lève lentement dans la chaleur du four.

Sources utilisées :

  • Inventaire du Patrimoine de la Savoie, Conseil départemental
  • Archives départementales de la Savoie
  • Musée départemental des traditions rurales de Grésy-sur-Isère
  • Jean-Claude Jacottet, La Savoie des fours à pain
  • Cadastres Napoléoniens, IGN, Cassini
  • Foursapain.com

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