13/12/2025


Voyage dans les traces perdues : paysages naturels en mutation à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier

La mémoire des lieux : quand la nature écrit et réécrit ses histoires

En se baladant sur les sentiers de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier – anciennement deux villages devenus un, au gré de la fusion de 1972 –, il flotte parfois, entre les haies et les collines, le parfum discret d’un paysage oublié. Si les regards se posent aujourd’hui sur les vignes renaissantes, les vergers ou les forêts, nombreux sont les lieux qui, autrefois, hébergeaient des zones naturelles aujourd’hui disparues ou profondément transformées.

Raconter les changements de vocation des espaces naturels ici, c’est réveiller la petite histoire sous la grande, et comprendre un territoire en mouvement constant. L’histoire locale, les archives communales, la carte de Cassini (fin XVIIIe siècle), les témoignages oraux et les analyses du Conservatoire d’Espaces Naturels (CEN) de Savoie (cen-savoie.org) ou de l’INPN (inpn.mnhn.fr) éclairent ces mutations – parfois discrètes, parfois spectaculaires.

Des marais disparus : le long de l’Isère et du Coisetan

Le bassin versant de l’Isère, à la lisière de la commune, fut longtemps marqué par la présence d’importantes zones humides et marécageuses. Elles s'étendaient entre les bras morts de la rivière et les prairies, ponctuées de sources et d’étangs temporaires.

  • Des cartes anciennes attestent, dès 1780, de la présence de zones marécageuses surnommées "les Sarts". (Source : Geoportail/Carte de Cassini).
  • Drainages et assèchements : Au fil du XIXe puis du XXe siècle, les efforts pour gagner des terres agricoles “propres” se multiplient. Un vaste plan de drainages agricoles, entre 1850 et 1914, fait quasiment disparaître les plus gros marais, aujourd’hui remplacés par des champs ou des boisements spontanés (source : Archives départementales de la Savoie).
  • Conséquences écologiques : Disparition de milieux pour les amphibiens, de roselières, d’orchidées sauvages, et raréfaction des oiseaux de prairies humides (source : CEN Savoie, rapport 2022 sur les zones humides).

Aujourd’hui, à la place des "Sarts", on trouve des peupleraies ou des cultures intensives. Seules quelques zones ponctuelles, repérées par le CEN, subsistent sous la forme debordements temporaires, précieux mais fragiles. Le projet de restauration des zones humides dans la Combe de Savoie n’a, pour l’instant, touché que les marges de la commune.

Vignes arrachées, forêts en friche : changement de cap après la crise du phylloxéra

L’histoire viticole de Coise (et ses hameaux alentour) fut un temps resplendissante : au XIXe siècle, la vigne dessine le paysage, des premières pentes du “Château” au secteur de la Chappelle et jusqu’à la route de Cruet. Mais la crise du phylloxéra, dès les années 1880-1890, va bouleverser l’économie et l’écologie locale.

  • Des surfaces spectaculairement réduites : Entre 1880 et 1930, la surface exploitée chute de 120 à 15 hectares environ, un chiffre vérifié à partir des cadastres et des recensements agricoles (source : "La Savoie viticole", Paul Guichonnet, 1985).
  • Transformation de vocation : Nombre de parcelles, jugées peu rentables, voient la forêt grignoter l’espace. Des anciennes terrasses viticoles sont aujourd’hui couvertes de chênes pubescents, noisettiers, bouleaux, parfois en combinaison avec des résineux issus de plantations du projet ONF (années 1960).

Nouveauté depuis 2010 : des domaines comme le Domaine Perret replantent, redonnant vie à certaines parcelles, mais la majorité des anciennes vignes, notamment autour de Terre Noire et de la Croix, sont aujourd’hui des boisements spontanés ou semi-naturels, qui abritent de petites faunes discrètes – blaireaux, sangliers, et chevreuils.

D’autres paysages disparus ou en transformation : bocages, haies, vergers, prairies fleuries

  • Les bocages rétrécis : Jusqu’aux années 1970, le pourtour du bourg et des écarts est entrelacé de haies, marquant la division des petites propriétés. La mécanisation agricole, puis les regroupements parcellaires (remembrements) ont contribué à faire disparaître près de 60 % des haies sur la commune en l’espace d’un demi-siècle (source : Direction Départementale des Territoires de Savoie, rapport de 2012).
  • Des vergers traditionnels en perte de vitesse : Plantés pour l’autoconsommation, pruniers Reine-Claude, pommiers de variétés anciennes et cerisiers ornaient les prés autour des maisons. Aujourd’hui, moins d’une vingtaine de vergers dits “de hautes tiges” (plus de 100 arbres) subsistent, concentrés sur les hameaux d’altitude, alors qu’en 1950 on en comptait au moins six fois plus (source : enquête orale, association Savoie Vivante, 2022-2023).
  • Prairies fauchées fleuries : Les inventaires botaniques récents signalent une disparition de près d’un tiers des prairies naturelles “fleuries” au profit de prairies permanentes amendées ou pâturées intensivement (source : INPN, 2022).

Ces évolutions modifient radicalement la carte postale de Coise-Saint-Jean. Le bocage ancien protégeait les sols, offrait refuge aux passereaux, et ponctuait la traversée du plateau de nuances changeantes selon les saisons.

L’eau, toujours : rigoles, lavoirs et mares, un patrimoine fragile

Autrefois, le ruissellement s’organisait “à la goutte près” : rigoles (“béal” ou “roubin”) patiemment entretenues, fontaines longilignes, lavoirs abrités étaient autant de petits monde d’eau douce. Depuis la modernisation de l’adduction d’eau (années 1965-1975), beaucoup de ces points d’eau et de réservoirs ont disparu, gagnés par la broussaille ou remblayés pour des raisons de sécurité.

  • Sur les quinze mares inventoriées en 1958 (archives communales), il n’en restait plus que quatre recensées en état en 2019 (inventaire CEN Savoie).
  • Les rigoles traditionnelles ont été en grande partie busées ; aujourd’hui, seules deux sections visibles persistent (sur le secteur du Pontet et de la Combe de Laby).

Le nettoyage des lavoirs, rare, est assuré par quelques bénévoles, conscients de leur valeur patrimoniale et écologique (source : Association pour la Sauvegarde du Patrimoine de Coise-Saint-Jean, 2021).

Remembrements, zones d’activités et infrastructures : l’artificialisation lente du territoire

À partir des années 1980, Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, comme bien des communes de la Combe de Savoie, a vu son paysage rural évoluer sous la pression de plusieurs facteurs :

  1. L’intégration à l’axe Chambéry-Albertville : Construction de la RD65, lotissements récents, développement de la zone artisanale proche du collège, grignotant anciennes prairies et vergers à l’ouest du village (statistiques : surface urbanisée multipliée par 2 en 30 ans, source : INSEE).
  2. Les zones d’épandage et de cultures intensives : Anciennes prairies semi-naturelles transformées pour la culture de maïs ou d’orge, parfois avec arrachage des derniers arbres têtards (bouleaux, saules).

Si la commune reste globalement agricole (32 % de la surface totale), la part d’espaces considérés comme “naturels” a été réduite de près de 18 % entre 1960 et 2020 (enquête cadastrale, données INSEE et DDT 73).

Ces mutations traduisent l’équilibre délicat entre développement local, maintien du tissu rural, et protection du paysage. Parfois, elles ironisent sur le destin incertain des lieux: un pré figure dans les délibérations pour un projet de lotissement dans les années 1980, il devient friche, puis terrain de jeu pour les enfants, avant de réintégrer une vocation agricole sous l’impulsion d’un jeune maraîcher.

Ce qu’on retrouve dans les paysages d’aujourd’hui : la mémoire du vivant

Les paysages de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier portent les traces de ces disparitions et de ces renaissances. La toponymie – Sarts, la Frette, la Grange, le Pontet – dialogue avec les archives pour dessiner une carte secrète d’anciens marais, de terrasses oubliées. On reconnait, au détour d’un sentier devenu chemin creux, la main de la nature qui réinvestit bordures et haies malmenées, ou celle de l’humain qui replante, restaure, tente des alternatives agroécologiques.

Des initiatives voient le jour pour restaurer des haies ou planter des arbres fruitiers patrimoniaux (programme Pays d’Albertville), pour protéger les zones humides selon les recommandations du CEN Savoie. Le Parc naturel régional du Massif des Bauges, aux portes de la commune, accompagne la reconversion d’espaces agricoles à forte valeur naturelle (source : PNR Bauges, rapport annuel 2021).

  • Projet de randonnée “sur les traces des paysages disparus” animé par les écoles de la commune (2023).
  • Journées citoyennes de plantation de haies, valorisation du patrimoine arboré (2022-2023).

La force des paysages en mutation : Questions à se poser pour demain

Observer les zones naturelles disparues ou métamorphosées de Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier, c’est apprendre à lire entre les lignes le récit continu d’un territoire : ses cycles d’abandon, de reconquête, de réinvention. C’est aussi éclairer les enjeux futurs :

  • Inventorier et préserver ce qui subsiste : mares, haies, vergers, clairières, autant d’îlots à protéger bénévolement ou politiquement.
  • Valider les usages mixtes : Redonner vie à certains espaces “abandonnés” en mixant accueil, biodiversité et activités agricoles innovantes.
  • Transmettre la mémoire : Collecter les témoignages, réaliser des cartes sensibles, inventer d’autres manières d’habiter le paysage, ensembles.

Le visage de Coise-Saint-Jean n’a de cesse d’être réécrit. A chacun de se pencher sur les détails, d’écouter la rumeur des herbes folles ou des pierres moussues, d’inventer la suite : celle où la nature et les humains apprennent à vivre ensemble, au fil des saisons et des envies.

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